Agefi Luxembourg - avril 2026

AGEFI Luxembourg 4 Avril 2026 Économie & Tax L a 19 e édition de la Journée de l’Économie, organisée le 18 mars 2026 à la Chambre de Commerce du Luxembourg, a réuni près de 280 participants ainsi que plusieurs figures poli- tiques majeures dont Luc Frieden, Premier ministre du Luxembourg, Xavier Bettel, Vice-Premier minis- tre et ministre desAffaires étran- gères, du Commerce et de la Coopération, et Lex Delles, minis- tre de l’Économie, des PME, de l’Énergie et du Tourisme. Dans un contexte international marqué par les tensions géopolitiques, les muta- tions économiques et l’accélération tech- nologique, une question s’est imposée comme fil conducteur des échanges : l’Europe est-elle à un tournant décisif de son histoire ? Dès l’ouverture, Daniela Cedola , parte- naire chez PwC Luxembourg, responsa- ble du secteur Government & Public Services et des institutions européennes, a donné le ton en soulignant que « nous sommes à un moment particulièrement charnière », où les conflits en cours, la polarisation mondiale et les transforma- tions technologiques « redessinent pro- fondémentl’environnementéconomique européen et international ». Dans ce contexte, elle a insisté sur l’importance pour l’Europe de renforcer sa résilience, sa compétitivité et sa souveraineté, tout en rappelant que le Luxembourg, « mal- gré sa taille, agit comme un acteur straté- gique », notamment dans les domaines de la finance, de l’innovation et de l’inté- gration européenne. Cette idée d’une Europe sous pression a étéprolongéepar CarloThelen ,directeur général de la Chambre de Commerce du Luxembourg,quiamisenlumièrelavul- nérabilité particulière des économies ouvertes.Selonlui,«chaquechocexterne, chaque ralentissement mondial, chaque perte de compétitivité se fait sentir plus rapidement et plus intensément » au Luxembourg. Il a également alerté sur le retard croissant de l’Europe face aux États-Unis et à la Chine en matière d’in- vestissement et deproductivité, estimant que, pour le Luxembourg, « la compéti- tivité n’est pas un choix, mais une condi- tionde survie ». Dès lors, la questiondes réformes ne seposeplus en termes d’op- portunité,maisdevolonté : « il s’agit dés- ormais de savoir si nous avons le cou- rage d’agir ». Dans cepaysage enmutation, l’interven- tion de Guy Verhofstadt , ancien PremierministredeBelgique etmembre du Parlement européen, a apporté une lecture plus géopolitique, décrivant un monde entré dans « un nouvel âge des empires, où la puissance prime sur les valeurs ». Il a affirmé que « ce qui compte aujourd’hui, c’est la sécurité plus que la souveraineté », tout en mettant engarde contre une confrontation crois- sante « entre démocratie et autocratie ». Pour lui, l’Europe ne peut rester specta- triceetdoit«devenirelle-mêmeunepuis- sance », ce qui implique une transforma- tion profonde autour de trois axes : une défense européenne intégrée, unmarché économique et numérique unifié, et une réforme des mécanismes de décision. Sur ce dernier point, il a été particulière- ment direct, jugeant qu’» un système fondé sur l’unanimité n’a plus de sens dans le monde actuel ». Les enjeux économiques ont été appro- fondis par Jeromin Zettelmeyer , direc- teur de Bruegel, qui a insisté sur la fin d’un certain modèle de mondialisation. Selon lui, « l’Europe ne peut plus s’ap- puyer sur les anciennes règles du com- merce international » et doit faire face à un double défi : la montée en puissance de la Chine et le retour du nationalisme économiquedansplusieursgrandespuis- sances. Il a notamment souligné que la concurrence chinoise est désormais directe, les exportations du pays venant rivaliser avec celles de l’Europe sur de nombreux segments industriels. Dans ce contexte, il a appelé àune approche équi- librée consistant à « ralentir la pression concurrentielle sans freiner l’adaptation interne », tout en soutenant la transfor- mation industrielle et en préservant un commerce fondé sur des règles. L’objectif n’est pas de revenir au passé, mais de construire « une économie européenne plus résiliente et compétitive ». La question de la souveraineté a été au cœur de l’intervention de Luc Frieden , qui a rappelé que « sans prospérité, il n’y a pas de stabilité » et que des économies solides sont indispensables pour investir, innover et protéger les sociétés euro- péennes. Il a également insisté sur l’inter- dépendance croissante dumonde, souli- gnant qu’un conflit éloigné peut avoir « des conséquences quasi immédiates sur noséconomies»,notammentvialesmar- chés énergétiques.Dans cetteoptique, il a défenduunevisioncoopérativedelasou- veraineté,estimantque«l’Europenesera souveraine que si elle accepte qu’aucun de ses pays ne peut l’être seul ». Plus qu’unconstat,ilalancéunappelàl’action collective : « la vraie question n’est pas de savoir si l’Europe peut être sauvée, mais si nous sommes prêts à agir ensemble ». Cedécalage entreambitionet réalitéaété particulièrement visible lors du débat consacré à la défense européenne. Alors même qu’un large soutien citoyen existe, GuyVerhofstadt a pointé « une absence de volonté politique » pour concrétiser une véritable intégration. Luc Frieden a nuancécetteanalyseenévoquantlesobs- tacleshistoriques, lesdivergencesdeper- ception des menaces et la réticence des États à déléguer des décisions sensibles comme l’engagement militaire. Jeromin Zettelmeyer a évoqué des divisions structurelles, notamment entre la France et l’Allemagne. Malgré ces freins, les intervenantsontreconnuquedesprogrès sont en cours, notamment à travers la coopération industrielle et l’augmenta- tion des budgets, confirmant que l’inté- gration européenne avance, mais de manière progressive. Dans ce contexte, le Luxembourg entend jouer un rôle actif, comme l’a souligné Xavier Bettel , affirmant que « le pays, bien que petit, souhaite investir locale- ment, créer des emplois à forte valeur ajoutée et contribuer concrètement à la sécurité européenne ». Le panel consacré à ladéfense et à l’innovationamis en évi- dence les atouts du pays, notamment dans les infrastructures sécurisées, les technologiesspatialesetlesdonnées.Ilen ressortquel’innovationetlespartenariats public-privé seront déterminants pour positionner le Luxembourg comme un acteur stratégique, capable de contribuer à la fois à la sécurité et à la compétitivité européenne. En clôture, Lex Delles a insisté sur la nécessité d’une Europe plus intégrée et plusfluide,rappelantque«lacoopération entre États membres est essentielle pour renforcerlesbaseséconomiquesetindus- triellesducontinent ». Il aégalement sou- ligné le rôle clé du marché unique, qui doitêtreapprofondipoursoutenirl’inno- vation et la croissance, tout enmettant en avantlepotentieldusecteurdeladéfense commemoteur économique. Autermedecettejournée,uneconviction s’impose : l’Europe fait face à des défis majeurs, mais elle dispose encore des moyens d’y répondre. À condition, comme l’ont rappelé plusieurs interve- nants, de dépasser les blocages et d’agir collectivement. Plus qu’une question de survie, c’est bien une transformation qui estenjeu—unetransformationquidéter- minera la place de l’Europe dans le monde de demain. Depuis 2007, la Journée de l’Économie s’est imposée comme un rendez-vousmajeur du paysage économique luxembourgeois. Elle rassemble chaque année des déci- deurs publics et privés pour débattre des enjeux et pro- poserdessolutionsconcrètes.Sonsuccèsreposesurl’en- gagementdesesorganisateurs–ministèredel’Économie, Chambre de Commerce, FEDIL et IDEA – ainsi que sur le soutien de partenaires clés comme PwC LuxembourgetBruegel,impliquécetteannéeàl’occasion de son 20e anniversaire. Fidèle à sa tradition solidaire, l’événementreverseaussisesrecettes,soitenviron9000 euroscetteannée,àlaUpFoundation,activedansl’édu- cation et le bien-être des jeunes. Enseignements clés de la Journée de l’Économie 2026 Peut-on sauver l’Europe ? ©PwC Suite pageUne Pour lesÉtats-Unis, la situationest plusnuancée. L’Américain moyen ressent l’impact de la haussedesprixpétroliersdirectementautravers duprixàlapompe—dontlasensibilitéélectorale est bien documentée. À l’échelle macroécono- mique cependant, le statut d’exportateurnet d’hydrocarbures tempère le bilan glo- bal:lapressionsurleconsommateur est partiellement compenséepar les gains du secteur énergétique domestique. Sur le plan politique, ce choc de pouvoir d’achat consti- tue néanmoins un risque réel pour l’administration Trump à l’ap- prochedes électionsdemi-mandat, pouvantouvrirlavoieàunerecom- position des équilibres auCongrès. Inflation, taux d’intérêt et conditions financières L’effet le plus immédiatement visible sur les mar- chés financiers est le réajustement des anticipations depolitiquemonétaire. Enzone euro, là où lesmar- chés n’escomptaient plus de changement sur les taux, les opérateurs intègrent désormais jusqu’à trois hausses supplémentaires dans leurs scénarios centraux. Aux États-Unis, d’un régime d’assouplis- sement anticipé par la Fed, les marchés sont passés à un scénario de statu quo monétaire prolongé. Ce retournement se traduit par un durcissement des conditions financières : hausse des indices de vola- tilité, élargissement des spreads de crédit et remon- tée des taux longs. Pour les ménages, l’équation est doublement pénalisante — érosion du pouvoir d’achat par les prix de l’énergie et alourdissement du coût du crédit —, ce qui pourrait peser sur la consommation privée dans les trimestres à venir. Malgré la brutalité du choc, plusieurs éléments plai- dent néanmoins pour une inflation de second tour limitée. La comparaison avec 2022 est éclairante : à l’époque,lesmarchésdutravailétaientensurchauffe, les Job Openings and Labor Turnover Survey (JOLTS) américains culminaient à près de douze mil- lions, et l’inflation sous-jacente était déjà en phase d’accélération lorsque la Russie a envahi l’Ukraine — l’inflation en zone euro avait alors bondi de 6 % à près de 10 %. Aujourd’hui, le contexte est structurellement différent : l’inflation européenne est revenue proche de 2 %, les JOLTS ont reflué à sept à huit millions, et les anticipations de long terme restentbienancrées.Unchocdeprixtran- sitoiredevraitsediffusersansdéclencher de boucle prix-salaires autoentretenue. La productivité énergétique des éco- nomies développées — considéra- blement améliorée depuis le pre- mier choc pétrolier et de manière continue depuis 2022 — constitue un facteur d’amortissement struc- turel supplémentaire. Vers une doctrine de souveraineté économique La crise du détroit d’Ormuz s’inscrit dans une séquencepluslonguequ’ilconvientdenommerclai- rement:depuisleCovid,leséconomiesdéveloppées sont entréesdansunrégimede chocsd’offre répétés. Pandémie, guerre en Ukraine, tensions sino-améri- caines sur les semiconducteurs, fermeture d’un ver- roumaritime stratégique— chacun de ces épisodes révèlelafragilitéd’unmodèlemondialfondésurl’ef- ficience au détriment de la résilience. Pendant trois décennies, la mondialisation avait imposé sa logique : spécialisation, optimisation des coûts, interdépendance assumée. La résilience était jugéetropchère.Ormuz,commeavantellel’Ukraine et le Covid, révèle le prix réel de cette illusion. Cette réalité renforce avec force la thèse de la souve- raineté économique, selon trois axes. La diversifica- tiondeschaînesd’approvisionnement,d’abord,dans les secteurs critiques : pharmacie, composants élec- troniques, agroalimentaire. L’indépendance énergé- tique, ensuite : l’accélération de la transition vers les renouvelables et le développement des capacités de stockage sont la seule réponse structurelle durable à l’exposition aux hydrocarbures importés. Lamaîtrise technologique, enfin : l’Europenepeut se permettrededemeurertributaired’acteursextra-euro- péens pour ses capacitésmanufacturières de base, ni pour son infrastructure d’intelligence artificielle. Déléguer à des tiers lamaîtrise desmodèles d’IAqui structurerontdemainlesdécisionsindustrielles,finan- cières et administratives, c’est accepter une dépen- dance cognitive aux conséquences aussi graves que la dépendance énergétique. Le développement de capacitéseuropéennessouverainesenIA—despuces aux modèles en passant par les applications — doit être traité avec lamême urgence que le réarmement. Lemarché du crédit privé : une vulnérabilité à surveiller Un risque distinctmérite enfin attention : la fragilité latente du marché de la dette privée américain. Un mur de refinancement s’est constitué dans le crédit privé, correspondant à l’arrivée àmaturitédedettes contractées lors de la période de taux bas. Or, une fraction significative des emprunteurs — pouvant représenter jusqu’à trente pour cent des encours pour certains fonds—appartient ausecteurdu logi- ciel, confronté à une disruption de modèle écono- mique accélérée par l’essor des Large Language Models (LLM) et de l’IA générative. La combinaison d’incertitudes sur la trajectoire de ces entreprises et d’une pression croissante au refi- nancement dans un environnement de taux plus élevés pourrait entraîner des ajustements notables au sein des fonds de dette privée américains. Ces évolutions appellent une vigilance accrue, d’autant que la valorisation de ces actifs, par nature peu liquide et moins fréquente, limite la lisibilité immé- diate des dynamiques en cours. Convictions d’investissement : construire au-delà dubruit de court terme Dans ce contexte d’incertitudes multiples, nous maintenons une position constructive sur les mar- chés actions. La solidité des fondamentaux préala- bles au choc, la capacité des entreprises à préserver leursmarges et la profondeur des cycles d’investis- sement encours—notamment dans l’IAet les infra- structures numériques —plaident pour une expo- sitionmaintenue auxactifs risqués.Notrepréférence régionale va à l’Asie hors Chine, où la dynamique de croissance reste la plus robuste, portée par des économies bénéficiant d’une démographie favora- ble, d’une montée en gamme industrielle accélérée et d’une demande intérieure en expansion. En revanche, nous appelons à la prudence sur les obligations d’État. Le mouvement de réarmement engagé par les gouvernements européens, com- biné aux plans de relance budgétaire destinés à financer la transition énergétique et la réindustria- lisation, implique des volumes d’émissions souve- raines considérables dans les années à venir. Cette offre abondante, dans un contexte de pression inflationniste résiduelle et de banques centrales moins accommodantes, constitue un vecteur de tension structurelle sur les taux longs que le por- tage actuel ne compense pas. Sur le fond, la succession des chocs exogènes de ces dernières années — et les réponses qu’ils ont suscitées, tant des politiques économiques que des marchés eux-mêmes — nous enseigne une leçon d’une cohérence remarquable : la capacité de rebond des économies et des actifs financiers est systématiquement sous-estimée dans le feu de l’épreuve. Nassim Taleb, dans sa théorie de l’anti- fragilité, formalisait cette intuition : certains sys- tèmes ne se contentent pas de résister aux chocs, ils en sortent transformés et plus solides. Les économies de marché, avec leur capacité d’adaptation, de réallocation du capital et d’inno- vation sous contrainte, appartiennent à cette caté- gorie. C’est cette conviction, autant que l’analyse conjoncturelle, qui guide notre approche dans les périodes de turbulence. David SEBAN-JEANTET, Directeur des Investissements, Société Générale Investment Solutions (Europe) À l’ère des chocs d’offre : Le douloureux réveil de la souveraineté économique

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