Agefi Luxembourg - février 2026

AGEFI Luxembourg 32 Février 2026 Fonds d’investissement ParMichaelSCHÜTZE,CountryHeadSwitzerland, AllianzGlobal Investors C es dernières années ont conduit lemonde vers une nouvelle réa- lité. La pandémie, les conflits géo- politiques, la hausse des taux d’intérêt, l’inflation et, plus récemment, l’inten- sificationdes tensions commer- ciales et technologiques ont pro- fondément bouleversé lesmar- chésmondiaux. Pour les investis- seurs orientés vers le long terme, enparticulier dans le segment des infrastructures, cela signi- fie davantage d’incertitude, mais ouvre également de nou- velles opportunités stratégiques. Depuis longtemps, trois tendances structurelles – la décarbonisation, la numérisation et la démographie – façonnent les marchés des infrastructures. Mais entre-temps, un autre facteur a pris de plus en plus d’importance : la démondialisation. Plus de quatre décennies après que Theodore Levitt ait inventé le terme «mondialisationdesmarchés », unprocessus inverse est aujourd’hui en cours : les chaînes d’ap- provisionnement sont régionalisées, les dépen- dances réduites et les intérêts nationaux en matière de sécurité prennent davantage d’importance. La mondialisation ne disparaît pas, mais elle évo- lue, tout comme les exigences imposées aux inves- tisseurs dans les infrastructures. Ce changement est particulièrement visible dans le secteur de l’énergie. De nombreux États poursuivent leur décarbonisa- tion et la combinent de plus en plus avec des objec- tifs de politique de sécurité. Les sources d’énergie renouvelables locales doivent réduire les dépendances, diminuer les coûts et augmen- ter la résilience. Lesrégionsquidépendenttraditionnellement fortement des importationsd’énergie investis- sent davantagedans les capacités locales. Cela ouvre de nouvelles possibilités pour les investisseurs dans les infrastructures, par exemple dans les intercon- nexions, les systèmes énergé- tiques intelligents et les structures de production régionales. La numérisation connaît égale- ment un tournant en matière de politique de sécurité. Les données circulent à l’échelle mondiale, mais l’infrastructure physique nécessaire à cet effet est ancrée localement. De nombreux pays s’efforcent d’accélérer le déve- loppement de la fibre optique, de la téléphonie mobile et des centres de données. L’augmentation considérable des besoins énergétiques des appli- cations gourmandes en données renforce égale- ment la nécessité de solutions d’approvisionne- ment durables. Le secteur des transports est également confronté à unemutationprofonde. Les chaînes d’approvision- nement mondiales sont devenues vulnérables, ce qui renforce l’importance d’une infrastructure logistique efficace et robuste. Les entreprises diver- sifient leurs sources d’approvisionnement, ce qui crée de nouvelles exigences enmatière d’infrastruc- tures ferroviaires, routières et portuaires. En outre, le secteur des transports joue un rôle cen- tral dans les stratégies mondiales de décarbonisa- tion, ce qui nécessite des investissements considé- rables dans la mobilité durable. Parallèlement, la pression s’accentue dans le do- maine de l’urbanisation. Pour la première fois dans l’histoire, la majorité de l’humanité vit dans des villes, une tendance qui continue de s’accen- tuer. Cependant, de nombreuses infrastructures urbaines sont obsolètes et ne sont pas adaptées à la croissance démographique. L’approvisionne- ment en eau et en énergie, les transports publics et les réseaux numériques doivent êtremodernisés et étendus. Dans lemême temps, les zones rurales ne doivent pas être laissées pour compte dans le développement des infrastructures numériques et physiques. Enfin, la pandémie a mis en évidence les faiblesses des chaînes d’approvisionnement mondiales dans le secteur de la santé. De nombreuxpays renforcent donc à nouveau leurs capacités stratégiques dans des industries clés telles que la pharmacie, mais aussi laproductionde semi-conducteurs ou les sys- tèmes de batteries. Cette réorientation crée des besoins d’investissement à long terme et ouvre la voie à des capitaux privés susceptibles de soutenir les stratégies gouvernementales. Pour les investis- seurs en infrastructure, cela représente à la fois des défis et des opportunités. Compte tenude la raréfaction des budgets publics, les capitaux privés joueront un rôle croissant. Les investisseurs institutionnels, souventmandatés par des institutions de retraite, peuvent ainsi apporter une double contribution : ils favorisent les objectifs nationaux enmatière d’infrastructures tout en sou- tenant les structures de prévoyance à long terme. De nombreux projets en Europe montrent déjà comment les capitaux privés peuvent donner des impulsions décisives. L’interconnexion NeuCon- nect, première liaison énergétiquedirecte entre l’Al- lemagne et le Royaume-Uni, est un exemple inter- national en matière de sécurité énergétique. Ce câble sous-marin de 725 kilomètres permet l’échange de grandes quantités d’électricité tout en renforçant la sécurité énergétique des deux pays. Il existe d’autres exemples en Europe au niveau national. Citons par exemple l’extension du ré- seau de fibre optique dans les régions rurales d’Autriche par la société autrichienne d’infra- structure de fibre optique öGIG. Ou encore le tun- nel Tideway à Londres, un système d’égouts de 25 kilomètres de long qui améliore la qualité de vie et la résilience écologique de la métropole pour les générations futures. En Europe du Nord, une participation privée dans l’entreprise finlandaise Ren-Gas favorise le développement de projets d’hydrogène vert et de gaz synthétique, qui peuvent servir de sources d’énergie respectueuses du climat pour le trans- port lourd. Enfin, en France, le financement de trains pour la régionGrand Est soutient lamoder- nisation des transports régionaux et donc la tran- sition énergétique. Tout cela montre que la transformation des infra- structures à l’échelle mondiale n’est en aucun cas un recul, mais plutôt une réorientation. La démon- dialisation ne signifie pas un repli sur soi, mais un équilibre stratégique entre les interdépendances internationales et la résilience nationale. Pour les investisseurs, cela crée un environne- ment dans lequel les infrastructures jouent un rôle de plus en plus central : d’une part, en tant que base pour la sécurité d’approvisionnement, la sta- bilité économique et le développement durable, et d’autre part, en tant qu’opportunité d’investis- sement à long terme. Déglobalisation : un défi et une opportunité pour les investisseurs en infrastructure Par Leïla KAMARA * Une compétitivité européennemise à l’épreuve C hacun aura compris les rai- sons qui ont poussé la Commission de l’Union européenne à repenser tout son Pack règlementaire lié à l’in- vestissement durable. Ces changements font suite au dis- cours et rapport deMarioDra- ghi publié en septembre 2024, en sa qualité d’ex-président de la Banque centrale euro- péenne, où il rappelait la né- cessité de renforcer la compétitivité de l’UE. Dans un contexte économique déjà tendu en Eu- rope―inflation(+2,4%),dévaluationdel’Eurofaceau Dollar (-6%), tauxde chômage élevé (6,5%), baissede l’investissementdansl’immobilier(-4%),risqueéner- gétique, conflits géopolitiques, etc.―cette décision s’appuiesurcelleinitiéeparl’AdministrationdesUSA de se retirer de plusieurs initiatives climatiques. Enpremierlieu,sonretraitdel’accorddeParisenjan- vier2025,prenanteffetenjanvier2026.Ensecondlieu, l’annulation, en mars 2025, de l’équivalent de notre CSRD censé aider les investisseurs dans leurs prises de décisions d’investissement « The Enhancement and Standardization of Climate-Related Disclosures for Inves- tors » adopté le 28mai 2024 (RIN3235-AM87). Enfin, plus récemment, son retrait de l’UNFCC―La Convention-cadre desNations Unies sur les change- mentsclimatiquesde1992quiconstituelefondement del’actionmultilatéralevisantàluttercontreleschan- gements climatiques et leurs impacts sur l’humanité et les écosystèmes.Auseinde l’UnionEuropéenne, le besoin de « simplifier » pour «mieux concurrencer » apparaît comme une évidence. Une lutte contre le changement climatique déléguée aux entreprises Comment laproblématique climatique a-t-elle été ré- duite au volontariat des entreprises ? D’abord, en fé- vrier 2025, en réduisant le périmètre des entreprises concernéesparlesobligationsdereportersousl’égide deCSRD,maiségalementenrepoussantleséchéances et en simplifiant le contenu des éléments à reporter. Laproposition («paquet omnibus ») avait fait mouchealorsqu’elleétait intervenue l’année où les premiers reporting devaient être pu- bliés (2025), que les acteurs concernés s’étaient préparés à les produire, et seule- ment trois ans après son adoption endé- cembre 2022. A ce stade, la CSRD fait encorel’objetdediscussionsaveclePar- lement et le Conseil européen bien qu’un accord provisoire ait été trouvé le 9 décembre dernier fixant le seuil de salariés à 1 000 employés et réhaussant le seuil du chiffre d’affaires net à plus de 450 millions d’euros (au lieu des 50 millions d’euros initialement proposés par la Commission). L’accord provi- soire prévoit également d’ex- clure les PME cotées. Des orientations d’investissement moins contraignantes Danslasuitelogiquedeceschangements,ennovem- bre 2025, la Commission a soumis une proposition pour une version allégée des reportings exigés vis-à- vis des participants dumarché financier à travers la versionSFDR2.0. Tout d’abord, le législateur a intro- duit une reclassification des fonds. En capitalisant sur les guidelines qui portent sur la dénomination des fonds, il propose la catégoriede fonds «ESGBa- sics » qui serait la plus tolérante (ou la moins dura- ble). Cette catégorie devrait couvrir les produits qui prétendent intégrerd’autres considérationsdedura- bilité, au-delà des seuls risques de durabilité, dans leur stratégie d’investissement. Une nouvelle catégorie de fonds « Transition », qui fait écho à la dernière catégorie de Label « de Tran- sition » initiée par LUXFLAG en octobre 2025, de- vrait couvrir les produits qui prétendent investir dans des entreprises, des actifs, des activités ou des projetsquisuiventunetrajectoirecrédibleversladu- rabilité ou qui poursuivent des objectifs spécifiques liés à la transition environnementale ou sociale. En proposant la suppression de la définition donnée à l’investissement durable dans son texte ini- tial (2019/2088), et enrenvoyant les institutionsvers la Taxonomie 2020/852 pour poursuivre les objectifs vi- sant à ne pas causer de préjudice, l’introductionde la catégorie de fonds « Sustainable » n’est pas sans rap- peler les actuels fondsArticle 9 de SFDR. Cette caté- gorie devrait couvrir les produits qui prétendent investir dans des entreprises, des actifs, des activités oudes projets qui sont déjà durables ouqui poursui- vent un objectif particulier lié aux facteurs de durabi- lité, y compris des objectifs environnementaux ou sociaux. Ces deuxdernières catégories ont la possibi- lité d’intégrer la notion « d’impact » dans leur déno- minationàlaconditionquecetimpactsoitmesurable. Ensuite,ensupprimantl’obligationdereporterauni- veau des entités―afin d’éviter le doublon de travail requisàtraverslaCSRD―lelégislateurépargnedou- blement une surcharge aux petites et moyennes en- treprises(quireprésententlamajoritédesparticipants du marché financier). Quant au reporting au niveau desproduitsfinanciers,lapropositioninclueunnom- bre réduit d’indicateurs qui devraient toutefois per- mettre aux investisseurs finaux d’appréhender les impacts négatifs de leurs investissements. Danslamesureoùseuls70%desinvestissementsdoi- vent financer des projets en accordance avec la pro- messe faite par chaque nouvelle catégorie, les fonds ont libre cours sur les 30%restants. Toutefois, ils doi- vent respecter les règles d’exclusion de certains sec- teurs d’activité reconnus comme ayant un impact négatif tels que définis dans le texte qui concerne les Indices et Benchmark alignés à l’accord de Paris (2020/1818), qui, d’ailleurs, a également fait l’objet d’unemise à jour au sujet des armes interdites. Des critères et des activités économiques revisitées Le dernier texte de loi sur la Taxonomie (2026/73) du 4juillet2025vientd’entrerenapplicationau1 er janvier 2026. Ce texteporte sur le format ainsi que les critères qui permettent de déterminer si des activités écono- miques ne causent de préjudice important à aucun des objectifs environnementaux. Il s’applique autant aux entreprises financières que non financières. Ce texte prévoit de définir un seuil de 10% en dessous duquel une activité économique, un actif ou un pro- duitperçuseraitconsidérécommenerevêtantpasune importance financière significative. Les entreprises nonfinancièresdevraientpublier―encequiconcerne leurs activités significatives dans les secteurs du gaz fossileetdunucléaire―lesmêmescatégoriesd’infor- mations que pour les autres secteurs. Cesdeuxsecteursentrentdoncdanslechampdesac- tivités considérées comme contribuant de manière substantielleàl’atténuation(AnnexeI)etàl’adaptation (Annexe II) du changement climatique (2021/2139). De plus, les entreprises financières peuvent, de fait, exclure plusieurs instruments du calcul des indica- teurs qui mesurent l’incidence négative. Il s’agit par exempledesproduitsdérivés,latrésorerieetleséqui- valents de trésorerie, les prêts interbancaires à vue. Quels seraient les risques et les avantages liés à ces changements ? Autant d’assouplissement devrait permettre à l’en- sembledesentreprises,financièresetnonfinancières, notamment les petites et moyennes entités de se re- centrer sur leur cœur d’activité. Par exemple la SFDR 2.0indiquequelesPME―quireprésententlamajorité des participants auxmarchés financiers concernés― économiseraientenviron163millionsd’eurosdecoûts récurrentsannuels(43millionsd’eurospourlesinfor- mations au niveau de l’entité et 120 millions d’euros auniveaudes produits). Ainsi,d’unpointdevueéconomique,ilestindéniable quecessimplificationsavantagentlesentreprises,bien quel’interprétationdesréglementationsetleurschan- gements réguliers puissent continuer de représenter un défi administratif pour les équipes en place. D’un pointdevueenvironnemental,laluttecontrelechan- gementclimatiquepeutêtrecontroversée.Lerapport 2025 sur legapclimatiquede l’UNEPprécisequede- puis l’adoption de l’Accord de Paris il y a dix ans, les prévisions de hausse des températures sont passées de 3 à 3,5 °C. Dans ce contexte, face à l’urgence d’agir et dans la lo- giquedes priorités annoncées en juin2024par lapré- sidente de la Banque européenne d’investissement, TechEU a été lancé en août 2025 pour permettre de mobiliser250milliardsd’eurosd’ici2027enfaveurde l’innovation, notamment auprès des start-ups. C’est précisémentlefinancementdesstart-upscréatricesde solutionsinnovantestransformantlesmodèlesdepro- duction des entreprises polluantes que nous avons préconisé dans nos recommandations de recherche. En effet, nos travaux illustrent la difficulté pour les fondsd’investissementd’identifierdesactifscapables derépondreàladoubleexigenced’êtredurableetren- tableàfois.Nostravauxontégalementmisenlumière le manque de considération conférée à l’innovation environnementaleparlesentreprisesquiopèrentdans des secteurs « polluants ». Il apparaît donc nécessaire de diriger ses investisse- ments vers des projets d’innovation environnemen- tale lancés par des start-ups. Cette orientation stratégique semble être la plus appropriée pour une trajectoire durable réussie enEurope. * Rédigé par Leïla Kamara, docteur en administration des af- faires,chercheurassociéau BusinessScienceInstitute, fondatrice de Kamara Advisory, la SIS du Grand-Duché de Luxembourg dédiée à la promotion de l’investissement durable à impact environnemental. Vers quelle stratégie l’adoption des nouvelles réglementations climatiques pourraient mener les investissements durables ?

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