Agefi Luxembourg - avril 2026
AGEFI Luxembourg 18 Avril 2026 Économie & Tax L es turbulences et les fluctua- tions des valorisations pro- voquées par la guerre en Iran n’ont pas encore freiné les opérations de fusion-acquisition, les transactions du premier tri- mestre ayant dépassé le chiffre record de 1.200milliards de dol- lars, selon les données de LSEG. Si le nombre d’opérations a diminué de 17% par rapport au même trimestre de l’année dernière, les entreprises concer- nées étaient deplus grande envergure, ce qui a entraîné une hausse de 26% de la valeur totale des opérations. Quatre des six opérations les plus impor- tantes concernaient en outre des entre- prises que les investisseurs considèrent comme les gagnantes de la course à l’in- telligence artificielle (IA). Cette situation contraste avec ce qui s’est passé dans le sillage du “Jour de la libé- ration” du président américain Donald Trump, dont les droits de douane mas- sifs ont déclenché une guerre commer- ciale mondiale il y a près d’un an, lais- sant les transactions en suspens pendant des mois. Au contraire, la guerre au Moyen-Orient, qui dure depuis plus d’unmois, n’apour l’instant guère freiné l’intérêt pour les transactions, selon les banquiers et les analystes. “Cettefois-ci,lesgensn’attendentpasque la situation s’améliore, ils reconnaissent que la volatilité fait partie intégrante de la vie et ils travaillent dans ce contexte”, estimeSamKim,responsablemondialdes fusions-acquisitions chez Deutsche Bank. “Lesdiscussionssepoursuivent;lesentre- prises cherchent des solutions pour concluredesaccordsdanscecontexteplu- tôt que d’attendre un retour à la normale. C’est lanouvellenorme”, ajoute-t-il. Selon George Holst, économiste chez BNP Paribas, le portefeuille d’opérations de la banque pour cette année a augmenté de plus de 20% tant en nombre qu’en valeur par rapport à l’année dernière. Explosiondes grosses transactions Les opérations de grande envergure - en particulierlesfusions-acquisitionsdansle secteur des géants de la technologie - ont dominé le marché, avec 22 transactions deplusde10milliardsdedollarsconclues au cours du trimestre clos le 31 mars, un record trimestriel, montrent les données. Outre les turbulences géopolitiques, les progrès en matière d’IA— qui font des gagnants et des perdants—ontmarqué le début de l’année, puisqu’ils ont donné lieu à quatre des six opérations les plus importantes. Le tour de table de 110 milliards de dol- lars de la start-up OpenAI a représenté trois de ces opérations, et celui de 30mil- liards de dollars d’Anthropic, la qua- trième, parmi les opérations les plus importantesconcluesaucoursdutrimes- tre, selon les données. Ces quatre transactions étaient des prises de participation plutôt que des fusions- acquisitions traditionnelles, une tendance croissantequiaparailleursreprésenté29% duvolumetotaldutrimestre,selonLSEG. L’activité axée sur les entreprises de logiciels, considérées comme suscepti- bles d’être pénalisées par l’IAou vulné- rables aux perturbations liées à celle-ci, s’est en revan-che ralentie àmesure que les investisseurs vendaient leurs actions, ce qui a entraîné une chute de leurs valorisations, selon des spécialistes des fusions-acquisitions. Plus de discernement La guerre au Moyen-Orient a entraîné une perturbation sans précédent de l’ap- provisionnement en pétrole, des flam- bées recorddes cours et des fluctuations brutales des valorisations des entre- prises.Mais, plutôt que de renoncer aux fusions-acquisitions, les conseils d’ad- ministrationdes entreprises ont cherché à faire preuve de plus de discernement. Les opérations sont motivées par une logique stratégique qui l’emporte sur la volatilité à court terme du marché”, déclare Philipp Beck, responsable des fusions-acquisitions pour la région EMEA chez UBS Investment Bank. Il prévient toutefois que si la volatilité devait se prolonger pendant des mois, plutôt que des semaines, faussant ainsi les prévisions enmatière d’inflation, de taux d’intérêt et de croissance, la dyna- mique pourrait alors changer, mais il estime que l’on n’en est pas encore là. Selon John Collins, co-responsable mondial des fusions-acquisitions chez Morgan Stanley, les entreprises clientes considèrent toujours les fusions-acqui- sitions comme unmoteur important de leurs plans de croissance. “Dans la mesure où la volatilité s’atténue, nous pourrions assister à une dynamique similaire à celle du second semestre de l’année dernière, qui a été très actif”, estime-t-il. Transactions transfrontalières Le premier trimestre a également mis en évidence l’intérêt pour les opérations multinationales, qui pourraient offrirune protection contre la faiblesse de certaines économies et compenser des problèmes locaux, tels que les perturbations de la chaîne d’approvisionnement. “L’activitétransfrontalièredesentreprises est une tendance marquante que nous observons”, déclare Andrew Woeber, responsable mondial des fusions-acqui- sitions chez Barclays, soulignant que les sociétés n’attendent pas que les condi- tions soient parfaites pour franchir lepas. L’activité de fusions-acquisitions trans- frontalières a augmenté de 47% par rap- port à l’année précédente pour atteindre un niveau record de 454,7 milliards de dollarsaucoursdupremiertrimestre.Les États-Unis ont été le pays le plus concerné, avec 52,4%des transactions de ce type depuis le début de l’année, suivis parleRoyaume-Uni,avec11,5%.Onpeut citer à titre d’exemple l’opération de la société américaineMcCormick, enpour- parlers pour racheter la branche alimen- taire d’Unilever ou celle du groupe fran- çais Engie, qui a annoncé lemois dernier son acquisition de UKPower Networks. Pourlesentrepriseseuropéennesconfron- tées à la perspective d’un ralentissement de l’économie, une opération aux États- Unis peut s’avérer attrayante car la crois- sanceyestplusforte,lesvalorisationsd’en- treprises plus élevées et une présence nationale offre une protection contre les droits de douane américains. “Les entreprises recherchent la crois- sance, mais ont également besoin d’une présence locale, non seulement en tant que fournisseur, mais aussi en tant que véritableprésence économique”, déclare AndrewWoeber. Source : Reuters Les fusions-acquisitions dopées par l’IAbattent des records ©Freepik OPINION-ParJeanMARSIA,présidentdelaSociété européenne de défenseAISBL (S€D) Monsieur le Premier Ministre, Poutine a déclaré la guerre à l’Occident le 9 fé- vrier 2007, lors de la conférence pour la sécurité de Munich. D’abord hybride, sa guerre a basculé vers la haute intensité, dès 2008, en Géorgie, et en Ukraine en 2014. Nous en subissons les consé- quences économiques, mais aussi sécuritaires. Elles sont aggravées par l’intensification de la guerre que les États-Unis d’Amérique mènent, avec Israël, contre l’Iran et ses alliés. En réaction, le 20 mars, l’Iran a frappé la base amé- ricaine de Diego Garcia, dans l’océan Indien, prouvant que ses missiles balis- tiques ont une portée de 4 000 kilomètres et sont donc capables d’atteindre l’Europe. Dissuader est primordial pour maintenir la paix. C’est affirmer que nous ferons usage de notre droit de légitime défense ; c’est savoir persuader des agresseurs potentiels que « nous » serons prêts à utiliser des armes de destruction massive en cas d’atteinte à nos intérêts vitaux. Monsieur le Premier Ministre, vous savez que ce « nous » se limite en Europe continentale à la France. Sa capacité de frappe égale 3 768 foisHiro- shima, ce qui explique pourquoi Poutine a dit au président Chirac que l’Hexagone et ses 70millions d’habitants sont sanctuarisés, mais que la dissua- sion française ne s’étendpas à l’Europe, car un pré- sident français ne va pas risquer la destruction de Lyonpour protéger Tallinn, celle deMarseille pour préserver Riga, et celle de Bordeaux pour garantir Vilnius. Poutine est toujours au pouvoir, et, à ma connaissance, il n’a pas changé d’avis. Les autres États d’Europe continentale dissua- daient les éventuels agresseurs via l’OTAN, car grâce à l’Allemagne, à l’Italie, aux Pays-Bas et à la Belgique, dont certains avions peuvent être vec- teurs d’armes américaines, le lien était établi entre l’OTAN et les États-Unis d’Amérique. Toutefois, l’OTAN est, comme l’Union européenne (UE), handicapée par la nécessité de décider à l’unani- mité. L’adhésion de la Géorgie et de l’Ukraine à l’Alliance a été refusée par l’Allemagne et la France en 2008. L’adhésion de la Suède, demandée le 18 mai 2022 a été retardée jusqu’en 2024 par la Tur- quie. Depuis le 20 février 2025, un Conseil atlan- tique unanime est encore moins probable qu’auparavant. Selon l’Agence France-Presse, M. Rubio adéclaré ce 31mars sur FoxNews que les États-Unis d’Amérique doivent « réexa- miner » leur relation avec l’OTAN. (1) Cela ne fait que confirmer ce que le président Trump a dit lors de la récente campagne présidentielle américaine. Dans un inter- viewau journal britannique The Telegraph , le 1 er avril dernier, Trump a qualifié d’« irréver- sible » le départ de son pays de l’OTAN, (2) mais cela exige un vote en ce sens de deux-tiers des sénateurs, qu’ungroupe bipartisan veut empêcher. Ce contexte rend encore plus déplo- rable que, depuis 2024, les dirigeants européens n’aient pasmis enœuvre les recommandations des rapports Letta, Draghi et Niinistö, afin d’ar- rêter le déclin économique et scientifique de l’Europe, et pour maintenir la paix. C’est une des raisons qui m’ont poussé à écrire récemment dansAgefi Luxembourg (3) que les dirigeants euro- péens me font penser aux somnambules évoqués par le professeur Clark. Celui-ci a montré (4) com- ment, en cinq semaines, après l’attentat de Sarajevo du 28 juin 1914, lemonde a plongé dans une guerre qui a tué des millions d’hommes et amorcé le dé- clin de l’Europe, parce que les gouvernants ont marché vers le danger comme des somnambules. Monsieur le Premier Ministre, fin mars, à Paris, le chef d’état-major des armées françaises a dit que nous devrions nous réveiller ; le chef d’état-major des armées danoises a rappelé que la dissuasion conventionnelle dépend de la puissance de com- bat, pas dans cinq ans mais aujourd’hui ; la chef des opérations militaires suédoises a dit que l’in- dustrie et la société doivent être prêtes dèsmainte- nant. (5) Il est donc grand temps que les dirigeants européens se convertissent au gaullisme. Dans son allocution du 27 avril 1965, le Général a dit que : « Au point de vue de la sécurité, notre indépen- dance exige que nous ayons lesmoyens de dissua- der nous-mêmes un éventuel agresseur, sans préjudice de nos alliances, mais sans que nos alliés tiennent notre destin entre leursmains. » La France a fait ce qu’il fallait pour dissuader. Pourquoi le Luxembourg n’a-t-il pas pris la tête de la coalition of the willing que vous avez envisagée à Natolin, le 4 novembre 2024, au cours de la leçon inaugurale que vous avez prononcée au Collège d’Europe, (6) et incité de petits États, membres de l’OTAN et de l’UE, à se fédérer ? Deux suffiraient à débuter le processus conduisant à la fédération annoncée le 9 mai 1950 par Robert Schuman, mais jamais réalisée. Elle est la conditio sine qua non d’une défense européenne. Elle nécessite l’adoption d’une constitution fédérale, respectant le principe de séparation des pouvoirs législatif, exécutif et ju- diciaire, ce que ne font pas les traités européens. Elle rendrait l’Europe capable de définir une poli- tique européenne de sécurité, préalable à l’organi- sationd’une armée européenne dissuasive. Elle est la seule façon de désigner un commandant su- prême européen légitime. Une telle initiative ne serait pas inhabituelle pour le Grand-Duché. Le 24 février dernier, la présenta- tion du premier rapport national consacré à l’éco- système des télécommunications au Luxembourg a confirmé le positionnement du Grand-Duché comme hub numérique européen. (7) Le 26 février dernier, lors de la 9e édition de la conférence Gov- SatCom, sur les communications satellitaires gou- vernementales sécurisées, destinées aux autorités publiques, aux forces armées, aux services de pro- tection civile et aux organisations internationales, le Grand-Duché a rassemblé près de 1 900 partici- pants issus de l’industrie spatiale, des institutions internationales telles que l’OTANet l’UE, ainsi que des représentants du secteur de la défense. (8) La défense de l’Ukraine face à l’agression russe a montré combien il est crucial d’assurer des télé- communications résilientes. Malheureusement, comme l’Europe a été jusqu’à présent incapable de s’unir, dans ce domaine également, elle n’a pas su subvenir aux besoins de l’Ukraine, et c’est Starlink qui l’a fait. En cas de crise majeure, de catastrophe naturelle ou causée par l’homme, et de défaillance de l’OTAN, l’Europe serait fort démunie. À ma connaissance, l’initiative de l’UE pour mutualiser les capacités satellitaires des États membres n’est pas encore à même de nous garantir l’autonomie stratégique en lamatière, sinon l’UE aurait suppléé aux défaillances temporaires de Starlink. Si nous avons des satellites, nousmanquons de ter- minaux, car il en faut des dizaines de milliers rien que pour l’Ukraine. Même la coordination des in- vestissements, capacités et normes entre alliés n’est pas suffisamment assurée, parce que l’UEn’est pas un État, mais une association d’États. Dépourvue d’une chaîne de commandement politico-militaire et de capacités militaires, elle ne sait pas dissuader et acquérir du poids sur la scène géopolitique. Sa « boussole stratégique » n’est qu’une déclaration d’intention. L’UE ne sait pas nous protéger, elle nous oblige à plier devant notre protecteur américain. Monsieur le Premier Ministre, j’ai pu participer, le 13 mars dernier, à l’Athénée de Luxembourg, aux 29 e Rencontres Européennes de Luxembourg, qui avaient pour thème « L’UE face aux nouveaux défis géopolitiques ». Une centaine d’adultes et une centaine d’élèves de l’Athénée ont également pris part aux travaux. J’ai ainsi eu l’occasion de m’en- tretenir avec nombre d’entre eux qui, apprenant ma qualité de colonel en retraite, m’ont fait part de leur grande inquiétude face aux nouveaux défis géopolitiques, notamment les défis posés par les autocrates qui gouvernent les grandes puissances, le doute quant à la protection qu’offre encore l’OTAN, compte tenu de l’attitude du président américain actuel, et le constat que l’UE et ses États membres n’ont pas de solution de rechange. Force est de constater que ce n’est pas le bataillon de re- connaissance belgo-luxembourgeois qui dissuade- rait l’armée russe de s’emparer de la province de Narva ou du couloir de Suwalki. Monsieur le Premier Ministre, vous avez le pou- voir d’initier l’émergence de votre coalition of the willing , en vous basant sur le réseau de petits États que leGrand-Duché a constitué. Elle attirerait bien- tôt d’autres États, comme l’ont fait les Six, puis l’UE, les zones Schengen et €. Elle ouvrirait la porte à la constitution d’un État fédéral européen, doté d’une chaîne de commandement politico-militaire et d’une capacité effective de dissuasion. Cela com- mencerait à rassurer les jeunes et les moins jeunes. Ce coupd’éclat, faisant de vous unnouveauRobert Schuman, devrait grandement faciliter votre recon- duction à la tête du prochain gouvernement luxembourgeois. Mais si vous les décevez, ils vou- dront donner sa chance à un autre leader. Monsieur le Premier Ministre, je vous remercie pour l’attention que vous voudrez bien réserver à mon plaidoyer. 1)MarcoRubio : «Nous devrons réexaminer notre relation avec l’OTAN»in LeParisien ,https://urls.fr/aXLFS5, 1 er avril2026. 2) Laurent Mercier-Roy, « Trump envisage « fortement » de retirer les États-Unis de l’OTAN » in Radio Canada, https://urls.fr/EdWyLi , 1 er avril 2026. 3) Voir JeanMarsia, « Les somnambules tiennent à nouveau les rênes de l’Europe ! » inAgefi Luxembourg de mars 2026, p. 18, https://urls.fr/xDAVxy, paru en anglais dans le Geostrategic Pulse , https://urls.fr/DqFhK_ et en allemand, sur le site de Eu- ropa Union Kreis Heilbronn, Baden-Württemberg, https://euhn.eu/gastbeitrag-8. 4)ChristopherM.Clark, TheSleepwalkers:HowEuropeWenttoWar in 1914 , London, Penguin Books, 2013, traduit par Marie-Anne deBéru, LesSomnambules.Été1914:commentl’Europeamarchévers laguerre ,Paris,Flammarion,2015. 5) Nicolas Barotte, « Face aux crises, les militaires pointent l’im- préparationeuropéenne»in LeFigaro ,26mars2026,p.8. 6 )Voirhttps://urls.fr/7p2kaJ. 7) Voir My Connectivity G.I.E., « Luxembourg, pilier européen delaconnectivité»inAgefiLuxembourg,mars2026,p.44. 8) Voir Maison du Grand-Duc, ministère de la Défense du Luxembourg, SES, « Luxembourg, hub européen des commu- nications satellitaires sécurisées » in Agefi Luxembourg, mars 2026, p. 44. Lettre ouverte au PremierMinistre luxembourgeois, Luc Frieden
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