Agefi Luxembourg - octobre 2026
Octobre 2026 11 AGEFI Luxembourg Économie & Banques Par Bruno COLMANT, membre de l’Académie royale de Belgique J ’ai écrit Le dernier salaire parce qu’une questionm’obsède depuis plu sieurs années : que devient notre État social si une part croissante de la ri chesse est produite sans qu’un sa laire soit versé en contrepartie? Nous finançons les pensions, les soins de santé et une grande partie de la solidarité par le travail. Or, l’in telligence artificielle peut désormais accomplir des tâches que nous pen sions réservées à l’intelligence hu maine. Le titre ne prédit pas la disparitionde tous les emplois. Il désigne lemoment où le salaire pourrait cesser d’être le principal canal de circulation de la richesse dans la société. Cette révolution est étrange. Une machine à vapeur remplaçait des bras. L’intelligence artificielle entre danslesbureaux,lesécoles,lescabinetsd’avocats,les rédactions et les entreprises. Elle rédige, traduit, classe, compare, propose. Elle peut aussi aider un médecin, alléger des tâches épuisantes et ouvrir l’ac cèsausavoir.Jeneveuxnicélébreraveuglémentcette puissancenim’eneffrayerparprincipe.Maisjerefuse qu’on réduise la discussion à une promesse de pro ductivité. La question est de savoir à qui cette pro ductivité reviendra. Jecommencelelivrepardesviesordinaires:uneado lescentequi sedemandequelmétier choisir, un jeune diplômé auquel on retire les premières tâches qui lui permettaientd’apprendre,unetraductricequidevient correctrice de la machine, une infirmière à qui elle pourrait rendre du temps. Ces destins ne sont pas interchangeables.Certainsmétiersseronttransformés, d’autresfragilisés,d’autresencorerenforcés.Personne neconnaîtaujourd’huilenombreexactd’emploisqui seront créés ou détruits. En revanche, nous voyons déjà que les échelons d’entrée dans la vie profession nelle risquent de céder les premiers. Comment acquierton de l’expérience quand on ne vous confie plus le travail par lequel elle s’acquiert ? Il faut aussi examiner lapropriété. Lesmodèles repo sent sur des données, des connaissances accumulées au fil de générations, des infrastructures de calcul et des capitaux considérables. Ceux qui possèdent ces infrastructurespeuvent capterunepart immensedes gains. Les marchés financiers anticipent déjà cette concentration. Cela ne signifie pas que le capital soit illégitime:ilprenddesrisquesetfinancel’innovation. Maissilesprofitss’accroissentpendantquelessalaires et les cotisations stagnent, le mécanisme qui soutient lasolidaritésedérègle.Nousaurionsalorsunesociété plus productive et, paradoxalement, un État social moins bien financé. C’est pourquoi je propose de déplacer progressive ment une partie du financement collectif vers la valeur ajoutée, avecuneattentionréelleportéeà l’in vestissement, aux prix et à la concurrence interna tionale. Je ne plaide pas pour une taxe improvisée sur chaque robot. Jeproposedesmécanismesmesu rables,discutables,corrigibles.Lelivreavance, pour la Belgique, des simulations qui ne sont pas des prévisions, mais des ordres de gran deur soumis au débat. Une part des recettes allégerait le financement qui pèse sur les salaires modestes, une autre accompagnerait la formation et les transitions, et unedernière alimente rait un fonds technologique collectif. Ilfaudraitvérifierchaqueannéequi supporteeffectivementlacharge: l’actionnaire, le salarié ou le consommateur. Ce fonds pourrait constituer un patrimoine commun et, avec le temps, financer un dividende technologique sous forme de services, de droits, de for mation ou de revenus. Il compléterait la sécu rité sociale. Il ne dispenserait ni de protéger les tra vailleurs ni de leur donner une place dans les déci sions régissant leur travail. L’Europedoit intervenir, elle aussi. Une valeur produite dans nos économies nepeut échapper durablement à toute contribution, car les profits et les données franchissent les fron tières plus vite que nos lois fiscales. Ilseraittrompeurdecroirequel’intelligenceartificielle flotte audessus du monde matériel. Elle exige des puces,descentresdedonnées,del’électricité,del’eau, des métaux, des réseaux. Son coût écologique doit êtreprisencompte.Ungaindeproductivitéquialour dit ailleurs la facture énergétique ou la dépendance stratégique n’est pas un gain sans réserve. L’Europe nepeutpassecontenterderéglementerdessystèmes conçus et détenus par des tiers. Elledoit investir dans ses capacités de calcul, dans la recherche et dans des infrastructures accessibles à ses entreprises et à ses chercheurs. À défaut, nous paierons la transition sociale tout en laissant partir la rente technologique. Je distingue dans le livre plusieurs trajectoires possi bles.Lapremièreprolongenosrèglesactuellesetlaisse les recettes sociales s’éroder si les revenus du travail reculent. La seconde adapte peu à peu l’assiette de financement et accompagne ceux qui changent de métier. La troisième implique un pacte plus profond entre le travail, le capital et la collectivité. Il ne s’agit pas de prétendre connaître l’avenir, mais d’éviter que lechoixnesoitfaitpardéfaut.Attendrequelesrecettes manquent pourdiscuterde solidarité serait une faute politique. On sait combien il est difficile de recons truire undroit social une fois qu’il a été amputé. À l’école, le problème se présente déjà de manière troublante. Un élève reçoit immédiatement une réponse correcte, parfois avant d’avoir appris à for muler sa propre question. Il peut gagner du temps, maisperdre le cheminvers la compréhension. Il fau dra enseigner avec ces outils, demander d’où pro viennent leurs réponses et préserver l’effort de juge ment. Lamêmevigilance s’appliqueaudébat public. Des textes, des images et des voix peuvent être pro duits à une échelle qui brouille la confiance. Celui qui contrôle les modèles peut orienter ce que nous lisons, ce que nous croyons et, à la longue, ce que nous jugeons possible. L’intégrité de la pensée humaine est également un bien commun. J’insiste enfin sur une évidence trop souvent oubliée : le progrès technique ne répartit rien de luimême. Lors des révolutions industrielles anté rieures, il a fallu des luttes, des lois, des syndicats et des compromis pour que les gains se traduisent par des salaires, uneprotection sociale et du temps libre. Nous n’avons aucune raison de croire que l’intel ligence artificielle fera spontanément mieux. La vitesse de sa diffusion nous laisse même moins de temps pour négocier. La démocratie doit reprendre l’initiative, sans étouffer l’innovation ni remettre la décision aux seuls détenteurs des machines. Enfin,ilyaquelquechosequeleschiffresnesuffisent pas à exprimer. Le travail donne un revenu, mais aussiuneplace,desliens,parfoisunefierté.Letemps libéré par la machine peut devenir une chance, à condition de ne pas se transformer en temps vide ou en temps subi. Il faut penser l’éducation, la créa tion, le soin, l’engagement et la dignité de ceux dont l’utilité ne semesure pas à une fiche de paie. Voilà le sens de cet essai : préparer le partage d’une richessenouvelleavantquesaconcentrationnerende la solidarité plus difficile. Rien n’est écrit d’avance. Le derniersalaireestunefrontièrepolitique,etnouspou vons encore décider de lamanière de la franchir. Le dernier salaire - L’intelligence artificielle et la fin du pacte social L’INTELLIGENCE RTIFICIELLE ET A FIN DU PACTE SOCIAL BRUNO COLMANT DERNIER SALAIRE A L LE Par Philippe LEDENT, Senior Economist, ING BelgiqueLuxembourg L ’économiemondiale amontré une assez grande résilience depuis le début du conflit auMoyen Orient. Dans le cas des EtatsUnis oude laChine, cela peut s’expli quer relativement facilement, mais dans le cas de la zone euro, l’explication estmoins évi dente. Dans un récent speech, le Chief Economist de laBanque centrale européenne (BCE), Philip Lane, est revenu sur cette question. Selon lui, trois arguments entrent en ligne de compte.Mais attention, chacunde ces arguments a soit un caractère temporaire, soit un revers. Pour comprendre la résilience de la zone euro, Ph. Lane souligne d’abord que le choc énergétique a été moins brutal qu’anticipé. Dès lors, au cours d’une grande partie des deuxième et troisième tri mestres, la hausse des coûts énergétiques est restée en deçà des craintes initiales. Pour une économie encore très dépendante des importations d’hydro carbures, cette différence est loin d’être marginale. Elle a limité l’érosion du revenu réel des ménages, contenu la pression sur les marges des entreprises et évité une nouvelle dégradationmassive de la confiance. Ensuite, il rappelle que la politique budgé taire soutient encore fortement l’activité. L’orientation budgétaire de la zone euro, mesurée par la variation du solde primaire corrigé du cycle, est passée d’une position neutre en 2025 à un assouplissement équivalant à 0,5 point de pourcentage en 2026. Cette impulsion provient notamment des programmes alle mands de défense et d’infrastructures, ainsi que des dépenses liées à Next Generation EU. Ce soutien public joue un rôle d’amortisseur au moment où lademande privée reste hésitante. Les investissements publics alimentent directement l’ac tivité et peuvent aussi améliorer les perspectives du secteur privé. Enfin, et cela peut paraître plus étonnant, le chief economist de laBCE soutient que l’intelligence arti ficielle et, plus largement, les services numériques apportent une impulsion nouvelle, et ce même si les développements technologiques sont bien moindres qu’aux EtatsUnis ou en Asie. En zone euro, la production des services numériques a pro gressé de 6,8 % au premier semestre 2026 par rap port à la même période de l’année précédente. L’indicateur de confiance de la Commission euro péennedans ces secteurs s’est enoutreamélioréd’en vironunpoint au troisième trimestre. Dans une zone eurosouventcritiquéepoursonretardtechnologique, cette dynamique constitue une bonne nouvelle : l’IA semble bel et bien stimuler l’investissement, la demandedeservicesinformatiquesetlaproductivité de certaines entreprises. Attention aux retours de flammes Ces trois éléments expliqueraient donc pourquoi la zone euro amieux résisté que prévu : le choc énergé tique a été contenu, lapolitique budgétaire a soutenu la demande et les activités numériques ont créé un foyer de dynamisme. Néanmoins, ces mêmes élé ments doivent inciter à la prudence en matière de croissance économique au cours des prochains tri mestres. En effet, la situation a déjà évolué défavora blementenmatièredeprixdel’énergie:depuisjuillet, les prixdupétrole ont nettement progressé. Cette hausse s’est accompagnée d’une augmentation encore plus forte des prix des produits raffinés alors que le prixdugaz reste sur une tendance à la hausse. Onsaitquelesévolutionsfuturesdesprixsontcondi tionnéesàlasituationgéopolitique.Maisenlamatière, il faut de plus en plus craindre que la situation reste figée pour des semaines. Les marchés à terme eux mêmes suggèrent désormais une décrue moins rapide des cours du pétrole et du gaz en 2027 et 2028 qu’on ne l’escomptait auparavant. Autrement dit, la facture énergétiquepourrait rester élevéeplus longtemps, si bien que les effets économiques ne feront que s’amplifier. Enmatièrede financespubliques, l’horizonest égale mentmoinsfavorable.LesservicesdelaBCEontainsi calculé que selon les projections actuelles, un resser rement budgétaire de 0,4 point de PIB en 2027 puis de 0,2 point en 2028 devrait intervenir. La croissance de la consommation publique et celle de l’investisse ment public devraient également ralentir sensible ment.Aprèsavoirsoutenul’économiedansbeaucoup de pays de la zone euro, les finances publiques ris quent doncdedevenir un freinà la croissance. Si c’est le cas, cela interviendrait précisément aumoment où les effets négatifs d’une énergie plus coûteuse pour raient se faire davantage sentir. Enfin, enmatière d’intelligence artificielle, il y a aussi lieud’êtreprudent.Laperspectivedesubstituerl’IAà certainescatégoriesd’emploispourraitcontribueràla modération de la demande de travail dans la zone euro. Elle pourrait aussi affaiblir le pouvoir de négo ciationdessalariésquicherchentàcompenser,parles salaires,lahausseducoûtdel’énergie.Cemécanisme limiteraitcerteslespressionsinflationnistesdesecond tour (cequi éviterait à laBCEdedevoir intervenirpar de nouvelles hausses de taux), mais au prix d’une consommationplus fragile. Onl’auracompris,cequiasoutenulacroissancedans la zone euro jusqu’à présent n’offre pas beaucoup de garantie pour les prochains trimestres. Mais surtout, l’incertitudecontinuededominerlesperspectiveséco nomiques.Commel’affirmaittrèsjustementPh.Lane dans son speech : “Understanding the durability of cur rent momentum is amajor diagnostic challenge” . Zone euro : les trois piliers de la résilience vacillent
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