Agefi Luxembourg - mai 2026

Mai 2026 37 AGEFI Luxembourg Droit & Travail À l’heure de « l’année de la compétiti­ vité » proclamée par leGouverne­ ment pour 2026 la rentabilité des entreprises artisanales luxembourgeoises est sous pression. Entre baisse de productivité, hausse des coûts et unpotentiel de transfor­ mationnumérique encore insuffisamment exploité, laChambre desMétiers appelle à desmesures structurelles pour préserver un pilier clé de l’économie et relancer un cercle vertueux de croissance. Face à un climat d’incertitude croissant, la Chambre desMétiers lanceunavertissement clair : « l’annéede lacompétitivité»annoncéeparleGouvernementsera décisive pour l’avenir de l’Artisanat auLuxembourg. Derrière des indicateurs en apparence stables un nombre d’entreprises en hausse et un emploi qui se maintient une question fondamentale sepose : estil encore possible, à l’heure actuelle, d’exercer une acti­ vité artisanale rentable dans le pays ? Le constat est sans appel. Le modèle économique luxembourgeois, fondé sur une productivité élevée, montredes signesd’essoufflement.Or, sansgainsde productivité,ildevientillusoiredegarantiràlafoisle financementdurabledesservicespublics,laprogres­ sion des salaires et la résilience face aux crises. Dans ce contexte, l’Artisanat, qui représente près d’un emploi sur cinq, joue un rôle déterminant dans la compétitivité nationale. L’investissement endanger Pourtant, les indicateursmontrent des signes dedé­ térioration. Dans la construction, la productivité a chuté de 33%entre 2019 et 2024. Plus largement, en 2024, plus d’une entreprise artisanale sur trois n’a pas dégagé de rentabilité positive, ce qui concerne près de 30 %des emplois du secteur. Les perspectives pour 2026 et 2027 restent, à ce stade, toutaussipréoccupantes.Lahausseanticipéedesprix de l’énergie maintiendra une pression inflationniste sur les coûts des matériaux, tandis que l’indexation dessalairesetl’augmentationdusalaireminimumso­ cial exerceront un poids durable sur les marges des entreprises.Àcela s’ajoutent des incertitudes externes importantes, liées notamment aux tensions géopoli­ tiques, à une potentielle évolution des taux d’intérêt et au risqued’unnouveau ralentissement dumarché dulogement.Danscecontexte,lemessagedusecteur est sans équivoque. « L’Artisanat demande de pouvoir travailler, investir, innover et croître dans lesmeilleures conditions pos­ sibles.Enleveznouslesentraves,etnosentreprisesfe­ rontlereste»,souligneTomWirion,directeurgénéral de laChambre desMétiers. Des propositions concrètes pour créer un cercle vertueux Face à cesdéfis, laChambredesMétiers rejette toute posture défensive et préconise une démarche réso­ lument proactive. L’objectif est clair : transformer les contraintes actuelles enunvéritable cerclevertueux, où unemeilleure rentabilité permettrait de relancer l’investissement, d’accroître la productivité et, in fine, de renforcer l’attractivité du secteur et la crois­ sance économique. Cette transformation passe d’abord par le capital humain.Avecuneproportionsignificativede travail­ leurs de plus de 50 ans, le secteur artisanal est confronté à un risque réel de perte de savoirfaire. Il devientimpératifderenforcerl’orientationdesjeunes vers les métiers artisanaux, d’améliorer l’attractivité du marché du travail pour les frontaliers et d’ouvrir davantagelepaysauxtalentsqualifiésenprovenance de pays tiers. Parallèlement, la relance du logement (abordable) s’impose comme un pilier stratégique pourdynamiserlademandeetmaintenirlescapacités de production, notamment dans la construction. Elle implique également de lever les obstacles à l’in­ vestissement, actuellement pénalisé par des condi­ tionsdefinancementpluscontraignantes.Depuisfin 2022,lesentreprisesartisanalesontparailleursréduit leurs investissements, en raisondes incertitudes éco­ nomiques et des difficultés d’accès au financement. Cela a un impact direct sur leur capacité de moder­ nisation et de transformation. Dans ce contexte, la ChambredesMétiersappelleàunemobilisationopti­ maledesdispositifsexistants,notammentenmatière d’aides d’État, et lamise en place demesures ciblées pour soutenir les entreprises vulnérables, à l’instar d’unmécanisme de type « tax shelter PME ». Enfin, la simplification administrative demeure une condition indispensable. Malgré les annonces, la chargeréglementairecontinuedereprésenterundéfi significatif pour les entreprises. La Chambre des Métiersplaidepouruneapplicationsystématiquedu principe « Think Small First », une accélération des initiatives de simplification et une mise en œuvre effective duprincipe du « once only ». L’IA : une opportunité à saisir Danscepaysageenmutation,l’intelligenceartificielle représenteàlafoisuneopportunitémajeureetundéfi immédiat.Siprèsdequatreentreprisesartisanalessur dixutilisent déjàdesoutilsd’IA, leur intégrationreste encore partielle et souvent limitée. Le besoin de for­ mation est massif, révélant un intérêt réel mais aussi undéficit d’accompagnement structuré. C’est dans ce contexte que la Chambre des Métiers entendrenforcersonaction,notammentàtraversson service eHandwierk, qui accompagne déjà les entre­ prises dans leur transition numérique. Elle propose d’aller plus loin avec la mise en place d’un « KIPakt fir Betriber » multisectoriel, destiné à centraliser l’in­ formation, le conseil et l’accompagnement. Cette ini­ tiative s’inscrit dans une approche plus large visant à anticiper les besoins en compétences et à offrir des formationsadaptées,toutendéveloppantdesespaces d’expérimentationconcretspourlesPME,enlienavec la Luxembourg AI Factory. Audelà des constats, le messageestclair:lacompétitivitéduLuxembourgse joueraaussi dans ses ateliers, sur ses chantiers et dans ses PME. L’Artisanat est prêt à prendre sa part à conditionque le cadre lui permette d’avancer. Leministrede l’Economie, des PME, de l’Energie et du Tourisme, Lex Delles, a déclaré : « L’artisanat est un pilier essentiel du dynamisme économique au Luxembourg. Avec près de 10.000 entreprises, plus de 105.000 emplois et 1.663 apprentis, le secteur fait preuve de vitalité et de résilience dans un contexte pourtant complexe. Pour répondre auxdéfis actuels des entreprises, notre priorité est de créer les meil­ leures conditionspour permettre aux entreprises ar­ tisanales d’investir, d’innover, de transmettre leur savoirfaire et de sedévelopper. C’est pourquoi nous avançons, en étroite collaboration avec la Chambre desMétiers, sur des leviers concrets comme la sim­ plification administrative, et soutenons le secteur pardesmesures tels que les SMEPackages, l’AI Fac­ tory, la plateforme workinLuxembourg, de nou­ veaux instruments de soutien à la transmission ou encore le futur Handwierkerhaff. Un artisanat fort, c’est une économie forte. » Construire la compétitivité de demain avec l’Artisanat ©CmD ParJulienFRIGHETTO,CEOdeTalentResourcing* L uxembourg est une place finan­ cière régulée, exigeante, singulière. Elle estmême le premier centre eu­ ropéende domiciliationde fonds d’inves­ tissement. Pourtant, dans de nombreux groupes internationaux, les décisions structurantes restent prises au « head office » (Paris, Londres ou ailleurs) pendant que l’exécution, et surtout la responsabilité, restent lo­ cales. Undécalage récurrent, presque banalisé, quimérite pourtant que l’on s’y attarde. Pouvoir vs responsabilité : sous le prisme de la « théorie de l’agence » D’un point de vue organisationnel, le schéma clas­ sique passe par la traditionnelle relation « principal agent », soit « mandataire – mandaté » (théorie de l’agence,Jensen&Meckling).Lesiège,souventlieuoù se trouve l’actionnariat, ou le cœur stratégique et his­ toriquede la société, sepositionne comme le «princi­ pal », et les équipes locales comme les agents exécutants. Cette structure organisationnelle sans contrepartieourelailocauxadepuislongtempsétére­ mise en question par la règlementation locale, obli­ geant les acteurs à respecter certains devoirs pour profiter des avantages qu’offrent leGrandDuché. Or, ce modèle se heurte frontalement à la réalité ré­ glementaire luxembourgeoise. Celleci impose des exigences fortes, notamment en matière de gouver­ nance, en plaçant la responsabilité juridique sur les acteurs présents localement, en particulier les Conducting Officers. Il en résulte l’opposition sui­ vante : d’un côté le pouvoir, souvent centralisé auni­ veau du siège, gardant souvent la main sur les directions prises parfois sans avoir la vision terrain ; del’autre,laresponsabilité,portéelocalementetayant cette vue du terrain, mais parfois sans avoir la main sur la direction prise. Et cette dissocia­ tion crée une tension structurelle. Le « découplage » et la dissonance de gouvernance Entantquerecruteurdédiéàlaplace financière luxembourgeoise de­ puis plus de 11 ans, je ne peux que confirmer le concept de Meyer&Rowan sur le « décou­ plage»etl’appliquer:c’estàdire unesituationoùlastructureoffi­ cielle ne correspond pas forcé­ mentaufonctionnementdansles faits.Ici,la«Luxcompany»étant autonome et responsable juridi­ quement mais dans les faits pou­ vant être pilotée par le siège. La « Luxco » exécutant les décisions, ou au mieux, ajustant en tenant compte des spécificités locales. Sur le terrain, cela se traduit par un rôle d’interface per­ manent. Les professionnels décrivent des situations d’incompréhension, parfois de tension, nécessitant d’expliquer,detraduire,deconvaincreencontinu.Un travail presque décrit comme politique sans certains cas, souvent invisible, chronophage, frustrant et que l’on peut qualifier d’intermédiaire, de rapporteur ou derelai,quiéloigneprogressivementcesfonctionsde leurvocationinitiale:construire,développer,décider. Le recrutement comme révélateur Dans un autre contexte, le recrutement peut aussi il­ lustrercettecentralisationdupouvoir.Eneffet,iln’est pas rare que de nombreux de projets de recrutement soient pilotésycomprisd’unpoint devueopération­ nel depuis des maisons mères non présentes au Luxembourg et confiés à des prestataires de recrute­ ment peu familiers avec lemarché local et ses subtili­ tés, aspects pourtant clé à maitriser afin d’assurer un succès à la mission. En effet, recruter à Luxembourg ne se résumepas à envoyer unCV. C’est comprendre un écosystème : Les spécificités géographiques (Kirchberg, Cloche d’Or…) Les équilibres frontaliers Les subtilités de langagemétier Les contraintes réelles des candidats Autantd’élémentsdéterminants,impossiblesàappré­ henderpleinementsansimmersion,quiplusestdans uncontexteoù les talents se font rares et sont souvent déjà en poste. En d’autres termes, si on ne vit pas ce marché, onne peut pas le comprendre pleinement et rapprocher les bons profils des bonnes entreprises. Malgrécela,desrecruteursisolésdumarchésurlequel ils recrutent, mais proches des maisons mères, se voient confier des missions de recrutement straté­ giquesetsouventcomplexes,souventd’ailleurscontre l’avis des « décideurs » locaux, ne comprenant pas euxmêmes la pertinence de telles décisions. Résultat:desapprochesstandardisées,parfoisdécrites comme « pushy », un manque de personnalisation dans lagestionde la relationet unmanquedefinesse dans la compréhension des entreprises, de leur uni­ versetdesmissions,voireuneméconnaissancetotale de la chaînedevaleursdusecteurd’activité concerné. Parailleurs,unparadoxemérited’êtreexposésansdé­ tour : comment justifier qu’une entreprise dévelop­ pantsonactivitédansunpaysnefassepaspleinement vivresonécosystèmeéconomiquelocal,ycomprissur ses fonctions stratégiques ? Un marché robuste repose sur cette forme de réci­ procité. Àdéfaut, il se fragilise. Cet exemple du re­ crutement délocalisé peut être appliqué à d’autres situations et est représentatif d’un Luxembourg « à la carte » que souhaiteraient voir s’imposer pleine­ ment certains acteurs, fragilisant de ce fait notre éco­ nomie tout entière. Une réalité humaine souvent sousestimée Revenons à cette dissonance de gouvernance décrite précédemment. Derrière ces mécanismes organisa­ tionnels, il y a une réalité humaine largement traitée enpsychologie du travail. En effet, Je ne compte plus les professionnels interviewés qui quittent leur em­ ployeurpouruneraisonrécurrente:unmanqued’au­ tonomie réelle, malgré des titres valorisants, parfois même flatteurs, laissant présager une capacité déci­ sionnelleforte.Danslesfaits,cettecapacitéd’influence est souvent limitée—y compris sur des sujets opéra­ tionnelspourtantpropresaumarchéluxembourgeois. Ce décalage entre responsabilité affichée et pouvoir réel finit par user. Lentement,mais sûrement. Conclusion Il ne s’agit pas d’ériger une opposition stérile entre sièges et entités locales (qui devraient être complé­ mentaires), ni de contester la légitimité des organisa­ tions centralisées. Il s’agit de rétablir une justesse. Car Luxembourg n’est ni une périphérie, ni un simple point d’exécution. C’est une place dense, exigeante, dont les équilibres ne se décrètent pas à distance. Ils s’éprouvent, se comprennent, se vivent. Dès lors, deux évidences s’imposent : Une expertise utile est une expertise profondément enracinéedans le tissu local, que ce soit dans le recru­ tement oudans lesmétiers de l’entreprise concernée Une autonomie réelle, assumée, dans ladécision est indispensable pour construire une relation de confiance,fidélisersescollaborateursetlesconsidérer en relai précieux. Sanscetalignement,l’organisationsefragilise,lepou­ voir s’éloigne et perd en légitimité, la responsabilité demeure,l’inconfortetlafrustrations’installentetl’en­ sembleperdencohérence.Leschiffres,lesrapportset les indicateurs se pilotent à distance. Unmarché, lui, ne sepilotepas. Il sepratique. Et à forcedegouverner sans être présent, onfinit par décider à côté. * Julien Frighetto est CEO de Talent Resourcing, un cabinet de chasse de têtes basé au Luxembourg et spécialisé dans les services financiers (asset management, banque, assurance). Il accompagne les acteurs du secteurdansleursrecrutementsstratégiques,notammentenCompliance & Legal, Risk, gestion de portefeuille et fonctions opérationnelles (du front au back office), en aidant les entreprises à constituer des équipes alignéesaveclesexigencesréglementaires,leurcultureorganisationnelle et leur stratégie de long terme Luxembourg vs Headquarter : la « dissonance de gouvernance », ou le « grand découplage »

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