Agefi Luxembourg - avril 2026

Avril 2026 45 AGEFI Luxembourg IA & Tech Par Sitraka FORLER, Systems Architect AiOps, POST Luxembourg L e 30 septembre 2026, Payconiqdis- paraîtra. Pas endouceur. Pas pro- gressivement. D’un coup. L’applicationde paiementmobile qui a structuré les habitudes de plusieurs millions d’utilisateurs auLuxem- bourg, enBelgique et aux Pays- Bas sera désactivée, et ceux qui n’auront pas basculémanuel- lement vers son successeur se retrouveront sans solution. Ce n’est pas unemise à jour. C’est une rupture. Son successeur s’appelle Wero. Il est porté par l’EPI (European Payments Initiative), consortium fondé en 2020 par une vingtaine de grandesbanqueseuropéennesavecuneambitionex- plicite : reprendre lamain sur les paiements du quo- tidien.WeroestdéjàactifenFrance,enAllemagne,en Belgique.IlarriveauLuxembourgd’icijuin.Etcequ’il représentedépasselargementlasuccessiond’uneap- plicationmobile. Un choix de rail, pas demarque Comprendre Wero exige de comprendre ce qui se passe en dessous. Payconiq fonctionnait sur des rails propriétaires,adossésauxréseauxVisaetMastercard pour une partie de ses traitements. Wero, lui, est construit sur le SCT Inst (SEPA Instant Credit Trans- fer),lestandardeuropéendevirementinstantanégéré par l’EPC (European Payments Council). Chaque transactiontransitedoncparuneinfrastructureentiè- rementeuropéenne,régieparledroitdel’Union,sans intermédiaire américain. Ce choix n’est pas anodin. Il signifie que chaque euro transféré viaWero reste dans un circuit dont la gou- vernance, la supervision prudentielle et la juridiction appartiennent à l’Europe. La BCE et les autorités na- tionales compétentes ont une visibilité complète sur cesflux.Cen’eststructurellementpaslecaspourVisa, Mastercard, Apple Pay ou Google Pay, dont les cen- tres de décision et les politiques tarifaires échappent au contrôle européen. Trenteansdedépendancenesecorrigentpas en un trimestre. Mais Wero est le premier outil industriellement crédible pour com- mencer à le faire. Le Luxembourg enpremière ligne Cinqétablissementsluxembourgeoisont rejoint EPI pour ce déploiement : Spuerkeess, BIL, BGL BNP Paribas, POSTLuxembourgetBanqueRaiffei- sen. Ils couvrent ensemble l’essentiel du marché des particuliers. L’adhé- sionestdonc,defait,universellepour le consommateur duGrand-Duché. L’intégration technique est pilotée par LUXHUB, la fintech luxembourgeoise spécialisée en open banking et en connectivité DSP2, Directive sur les Services de Paiement 2, qui a ouvert les systèmes bancaires européens aux acteurs tiers depuis 2018. LUXHUB assure le rôle de pont entre l’infrastructure EPI et le tissu bancaire local. Ce positionnement dit quelque chose d’important sur le Luxembourg : la Place, souvent perçue comme une économie de gestion et de domiciliation, dispose d’une capacité d’ingénierie financière que ses voisins lui reconnaissent désormais sans réserve. Unemigrationqui n’attendpersonne Le risque opérationnel est documenté et immédiat. La transition versWero exige une action explicite de chaque utilisateur. Contrairement à une mise à jour silencieuse,ilfauttélécharger,s’inscrire,valider.Ceux qui ne le font pas avant le 30 septembre n’auront pas defilet.Plusieurscommerçantsluxembourgeoisn’ac- ceptent déjà plus Payconiq, signal que la désintégra- tiondel’écosystèmeexistantprécèdeladateofficielle d’extinction. Pour les directions des systèmes d’information des établissements membres, le calendrier ne souffre aucun glissement. Les API (interfaces de program- mation applicative permettant aux systèmes infor- matiquesdedialoguer entre eux) deWerodivergent de cellesdePayconiq. Les applications internes, por- tails clients, connecteurs comptables et terminauxde paiement enmarque propre doivent êtremis à jour, testés et validés avant l’échéance. Les plans de com- munication client accusent déjà du retard dans plu- sieurs établissements. Chaque utilisateur nonmigré au 30 septembre est un incident support en puis- sance et un risque de désaffection mesurable. Six mois. Pas davantage. Ce que l’Europe amis trente ans à comprendre LeprojetEPIestnéd’unconstatquelesdirigeantspo- litiques et lesbanquiers centrauxeuropéens ont tardé àformulerclairement.Lespaiementsduquotidiensur le continent sont captifs de deux acteurs dont les sièges, les infrastructures et les centres de décision se trouvent aux États-Unis. Chaque paiement par carte en caisse génère une commissionqui transite par des systèmes soumis à des juridictions étrangères. Cette dépendance n’est pas seulement économique. Elleestpolitique.Unopérateuraméricainpeutmodi- fiersestarifs,restreindresesservicesouseretirerd’un marché sans consultation des autorités européennes. Ce scénario n’est pas théorique. Il s’est produit, sous desformesvariées,àchaquefoisquedestensionsgéo- politiques ont conduit ces acteurs à reconsidérer leur présence sur certainsmarchés. Werone résout pas cette dépendance en totalité. Il en réduit l’exposition pour les paiements du quotidien, là où le volume est le plus élevé et la captivité la plus visible.JacquesDelorsdisaitquel’Europeseconstrui- sait par les faits avant de se construire par les idées. Wero est un fait. Les implications pour la Place financière LeLuxembourgn’estpasuneéconomiedepaiements de masse. C’est une économie de flux financiers so- phistiqués.Maislesdeuxsontliés,ettroischantiersil- lustrent précisément en quoi Wero change la donne pour la Place. Le premier est celui des actifs numériques tokenisés. LerèglementMiCA(MarketsinCrypto-Assets,entré envigueur en2024) et leDLTPilot Regime (le régime pilote européen pour les infrastructures de marché fondéessurlatechnologiedesregistresdistribués)ou- vrent la voie à des transactions sur titres réglées en monnaiescripturaleinstantanée.Wero,entantquerail SCT Inst natif, est un candidat naturel à l’intégration danscesworkflowsderèglement.Lesétablissements engagés dans des projets de tokenisation d’OPCVM (Organismes de Placement Collectif en Valeurs Mo- bilières) oude fonds alternatifs ont tout intérêt à anti- ciper cette convergence plutôt qu’à la subir. Ledeuxième est celui de la trésoreried’entreprise au- tomatisée.LesfonctionnalitésWerodédiéesauxpaie- ments professionnels sont en développement au niveauEPI.Pourlesstructuresholdingetlesmultina- tionales domiciliées au Grand-Duché, un virement instantané européen intégré dans leurs ERP sans dé- pendance à un correspondant bancaire américain re- présente un gain de résilience opérationnelle concret et immédiatement valorisable. Letroisièmeestceluideladistributiontransfrontalière de fonds. L’ELTIF 2.0 (European Long-Term Invest- ment Fund, dans sa version révisée qui démocratise l’accès aux fonds alternatifs pour les investisseurs de détail depuis 2024) génère des fluxde souscription et de rachat à l’échelle européenne. La friction des paie- ments transfrontaliers dans cette distribution a long- temps constitué un frein discret mais réel. Un rail de paiement instantané harmonisé a la capacité structu- relle de le lever. Ce que les décideurs doivent retenir Les établissements qui traiteront lamigration Payco- niq-Werocommeunprojetdemaintenanceordinaire commettront une erreur d’appréciation. Ce change- ment de rail est l’unde cesmoments rares oùunedé- cision d’infrastructure reconfigure durablement les équilibres concurrentiels d’unmarché ! Lesplusrapidesdisposerontd’unelongueurd’avance sur les services à valeur ajoutée que la prochaine gé- nération de paiements européens rendra possibles. Les autres rattraperont leur retard. Mais ils le rattra- peront en suiveurs, dans unmarché que d’autres au- ront déjà structuré. L’histoire des infrastructures financières est faite de ces basculements quasi-silen- cieuxquinesemblentimportantsqu’enrétrospective. Celui-cimérited’êtrereconnupourcequ’ilest,main- tenant, avant que l’échéance ne le rende évident. Payconiq s’éteint, Wero s’installe : le Grand-Duché change de rail de paiement Par Julien BRIOT-HADAR, expert des enjeux de compliance et de criminalité financière dans la finance internationale L ’émergence de l’informatique quantique pourrait profondé- ment transformer la lutte contre le blanchiment de capi- taux en redéfinissant à la fois les capacités de détection de la criminalité financière et les fondements cryptogra- phiques de la sécurité du sys- tème financier mondial. Depuis la création en 1989 du Groupe d’action financière, les États et les institutions financières ont pro- gressivement construit une architecture normative destinée à prévenir l’utilisa- tion du système financier à des fins criminelles. Les recommandations internationales en matière de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme ont conduit les établissements financiers à mettre en place des dispositifs de conformité de plus enplus sophistiqués, reposant notamment sur la connaissance des clients, la surveillance auto- matisée des transactions et les mécanismes de déclaration d’opérations suspectes. Malgré ce renforcement considérable des disposi- tifs de conformité, le blanchiment de capitaux demeure une réalité économiquemassive. Les esti- mations des institutions internationales situent encore son volume annuel entre deux et cinq pour cent du produit intérieur brut mondial, soit plu- sieurs milliers de milliards de dollars circulant chaque année dans l’économie globale. Cette persistance témoigne de la capacité d’adap- tation des organisations criminelles, qui exploi- tent la complexité croissante du système finan- cier international pour dissimuler l’origine de leurs fonds. La mondialisation financière a pro- fondément transformé les conditions de la sur- veillance des flux de capitaux. Les institutions financières doivent aujourd’hui analyser des volumes de transactions considérables impliquant des acteurs situés dans de mul- tiples juridictions. Les systèmes de détection reposent large- ment sur des dispositifs automatisés capa- bles d’identifier des anomalies dans les transactions. Toutefois, ces sys- tèmes produisent un volume très important de faux positifs, mobilisant des ressources humaines importantes au sein des équipes de confor- mité et limitant l’efficacité globale des dispositifs de surveillance. Dans ce contexte, les technologies avancées d’analyse de données appa- raissent comme un levier essentiel pour renforcer la lutte contre la criminalité finan- cière. L’intelligence artificielle et l’analyse de réseaux ont déjà commencé à transformer les méthodes de détection utilisées par les institutions financières. Une mutation technologique encore plus profonde pourrait toutefois émerger avec le développement de l’informatique quantique. Contrairement aux ordinateurs classiques, qui manipulent des bits prenant la valeur zéro ou un, les ordinateurs quantiques utilisent des unités d’in- formation appelées qubits capables d’exister simul- tanément dans plusieurs états. Cette propriété confère aux systèmes quantiques une capacité théorique d’exploration simultanée d’un grand nombre de solutions possibles, ouvrant des pers- pectives inédites pour l’analyse de problèmes par- ticulièrement complexes. Dans le domaine financier, les applications poten- tielles de cette technologie sont nombreuses. Les institutions pourraient améliorer leursmodèles de gestion des risques, optimiser leurs stratégies d’in- vestissement ou simuler des scénarios macroéco- nomiques d’une complexité difficilement accessi- ble aux systèmes informatiques classiques. L’une des applications les plus prometteuses concerne toutefois la détection des réseaux de criminalité financière. Les opérations de blanchiment de capi- taux reposent en effet sur des structures transac- tionnelles particulièrement complexes. Les organisations criminelles utilisent des chaînes de sociétés écrans, des intermédiaires multiples et des flux financiers transfrontaliers destinés à masquer l’origine des fonds. Ces struc- tures peuvent être représentées sous forme de réseaux dans lesquels les entités économiques constituent des nœuds et les transactions des relations reliant ces nœuds. L’analyse de ces réseaux constitue l’un des défis informatiques majeurs de la lutte contre le blan- chiment. Les bases de données transactionnelles des grandes institutions financières contiennent aujourd’hui des volumes d’informations considé- rables. L’identification de structures criminelles dans de tels ensembles de données nécessite des capacités de calcul très importantes. Les algorithmes quantiques pourraient permettre d’explorer ces réseaux financiers avec une efficacité radicalement nouvelle. Ils offriraient la possibilité d’identifier des structures dissimulées dans d’im- menses volumes de données et de détecter des schémas criminels particulièrement sophistiqués. La lutte contre le blanchiment pourrait ainsi évo- luer d’une logique fondée sur l’analyse isolée des transactions vers une analyse structurelle des réseaux financiers. L’informatique quantique présente toutefois une dimension profondément ambivalente pour le système financier. Si elle offre de nouvelles pers- pectives pour la détection de la criminalité finan- cière, elle pourrait également remettre en cause certains fondements de la sécurité numérique. Une grande partie des infrastructures de sécurité utilisées aujourd’hui dans les communications numériques repose sur des systèmes cryptogra- phiques fondés sur la difficulté de certains pro- blèmes mathématiques. Ces mécanismes de chif- frement sont considérés comme sûrs parce que les ordinateurs classiques ne peuvent pas résoudre ces problèmes dans un délai raisonnable. Or cer- tains algorithmes quantiques pourraient remettre en cause cette sécurité. L’algorithme développé dans les années 1990 par Peter Shor démontre qu’un ordinateur quantique suffisamment puis- sant pourrait factoriser rapidement de grands nombres, opération qui constitue le fondement de nombreux systèmes de chiffrement utilisés dans les communications sécurisées. Pour les institutions financières, cette perspective soulève un risque stratégiquemajeur. Les échanges quotidiens de données sensibles, qu’il s’agisse de transactions financières, d’informations clients ou de communications internes, représentent une valeur économique considérable. Des communi- cations chiffrées interceptées aujourd’hui pour- raient être conservées puis décryptées dans le futur lorsque des capacités de calcul quantique suffi- santes seront disponibles. Cette perspective impose aux institutions finan- cières d’anticiper dès à présent la transition vers de nouvelles méthodes de chiffrement capables de résister aux attaques quantiques. Les travaux menés dans le domaine de la cryptographie dite post quantique constituent à cet égard un chan- tier majeur pour la sécurité numérique du sys- tème financier. Pour les institutions financières et les autorités de régulation, l’émergence de l’informatique quantique marque ainsi l’entrée dans une nou- velle phase de la gouvernance technologique de la finance. La conformité ne pourra plus être envisagée uniquement à travers des instruments juridiques ou réglementaires. Elle devra intégrer des transformations technologiques susceptibles de redéfinir en profondeur les conditions de la sécurité financière. La lutte contre le blanchiment de capitaux pourrait ainsi entrer dans une nouvelle ère dans laquelle la maîtrise des technologies émergentes deviendra un facteur déterminant de la stabilité et de l’inté- grité du système financier international. Informatique quantique et lutte contre le blanchiment : une transformation stratégique pour la finance

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