Agefi Luxembourg - octobre 2026

Octobre 2026 45 AGEFI Luxembourg IA & Tech ParPierrePINCEMAILLE,SecrétairegénéraldelaGestion DNCA Investments F inde l’histoire pour First Brands, cet équipementier automobile américain qui avait fait les gros titres fin 2025 en raisonde sonplacement sous la protec­ tionde la loi sur les faillites. La so­ ciété, qui est depuis entrée en liquidation avait fait craindre un effet de domino dans la sphère de la dette privée, qui a été sonprinci­ pal pourvoyeur de financement. Un anplus tard, l’attentiondes investis­ seurs s’est déplacée vers une autre source potentielle de risque qu’est la sollicitation intensive desmarchés de crédit par les acteurs de l’IA. À tel point queKKRparle « d’un cycle d’investis­ sement inhabituellement concentré ». Avec un tel avertissement lancé par une des socié­ tés d’investissement phares deWall Street, une revue de la situation s’impose. Lesmontants investis en capital des hyperscalers (1) ont dequoidonnerlevertige:806milliardsdedollarsat­ tendus cette année par le consensus et 1 104 milliards en 2027, après « seulement » 237 milliards en 2024. Sans surprise, la généra­ tion de trésorerie de ces cinq acteurs ne sui­ vant pas lamême trajectoireascendanteque les dépenses, leurs bilans sont devenus la va­ riable d’ajustement. La banque d’affaires américaine GoldmanSachsafaituneestimation desmontantsd’émissionsréalisées par ces cinq sociétés et celles à venir. Là aussi, les sommes en jeu feront tourner la tête : après 108 milliards de dol­ lars d’émissions brutes en 2025, les analystes anticipent 250milliards cetteannée et 420mil­ liards en 2027 . Audelà du secteur tech, ils évaluent à 578 milliards de dollarslesmontantslevésparlessociétésassociéesau thèmede l’IAcetteannée, et à12%dunotionnel total dumarché Investment Grade (2) américain. Les hyperscalers nesontpasactifsuniquementsurleur marché domestique. Leurs besoins de financement sont tels qu’ils n’hésitent pas à solliciter les marchés européens, australiens ou encore suisses. C’est dans cedernierpaysquelasituationestlapluscaricaturale en raison de l’étroitesse relative de sonmarché : plus d’unquart des émissions cetteannée sont liées à l’IA, obligeant les trésoriers d’entreprises nationales à adapter leurshabitudespour éviterd’être encompé­ tition avec ces acteurs. Cette frénésie d’émission a évidemment comme conséquence la remontée des taux d’emprunt de­ mandés par les investisseurs. Ceux payés par les grands acteurs de la tech américaine n’ont cessé de montercetteannée.Àtitred’exemple,onpourranoter uncouponprochede7%offertparAlphabet,lamai­ sonmère de Google, lors d’une émission à 20 ans en dollar australien fin août avec un spread (3) de 180bp à l’émission malgré une notation AA+ de la part de l’agence S&PGlobal. Plus généralement, les analystes de Goldman Sachs estiment que les sociétés de qualité IG liées à l’IA paientuneprimed’environ20bpparrapportauxau­ tres sur le marché américain du crédit. C’est proba­ blement pour cette raison qu’Amazon étudie actuellement l’intérêt de vendre à des investisseurs unvéhiculespécialcomposédepuceslesplussophis­ tiquéesdeNvidiapourunmontant dehuitmilliards de dollars, dans un schéma de sell & lease back (4) . Alors que les marchés de crédit tant américains qu’européens étaient restés résilients jusqu’à la fin août,laremontéedelavolatilitédestaux (5) aeuraison des spreads quisesontécartésde20bpdepuisunmois pour le segment IG européen à 100bp. Les plus che­ vronnés des investisseurs connaissent bien la corré­ lationentrecesdeuxparamètresdemarché,auxquels il faut ajouter une réduction des flux entrants sur la classed’actifobligataired’entreprisesdepuisquelques semaines. Cette réductiondes fluxpeut s’expliquer par la com­ pétition pour le capital qui fait rage au sein desmar­ chés obligataires, les États ayant eux aussi vocation à émettre desmontants significatifs de papier. Après le mouvement récent dumarché sur la partie dite « sans risque », le rendement du crédit IG euro­ péenpeutparaîtreattractifà4,3%pourdesstratégies directionnelles classiques de portage. Mais le niveau actuelde spread resteencoresouslamoyennecinqans (120 bp) et bien loin des points hauts de septembre 2022 (230 bp), faisant porter aux investisseurs un risque de décompression que seules les stratégies de crédit flexibles seront àmême d’absorber... 1) Amazon, Google, Meta, Microsoft et Oracle ; 2) Catégorie de crédit d’entreprise de qualité ; 3) Différentiel entre le taux sans risque et rendement d’une obligation d’entreprise ; 4) Opération de cessionbail ; 5) IndiceMove à 101. Crédit et IA : les liaisons dangereuses A ccusé d’avoir écrit son roman avec l’IA, ThélysonOrélien est écarté duGoncourt pour pla­ giat. LaNouvelle Ligne teste des détecteurs d’IAet abou­ tit à des résultats déroutants. ParDominique de la BARRE * Cesderniersjours,unepolémique a éclaté au sujet du roman C’était ça ou mourir , dû à la plume de Thélyson Orélien, un auteur qué­ bécois originaire d’Haïti. Selon le compte X Balance ton Claude , der­ rière lequel se trouve la figure de Samuel Fitoussi, qui aurait fait appel à Pangram, un détecteur d’AI, le roman aurait été entière­ ment rédigé avec l’aide de l’IA. Publié chez Grasset, C’était ça ou mourir a d’ores et déjà recueilli le Prix FNAC 2026 et a été salué par la critique. Les détecteurs d’IA La Nouvelle Ligne ne dispose pas desélémentsquiluipermettraient de porter un jugement au sujet de l’utilisation éventuelle de l’IApar M. Orélien. Or, on trouve en ligne nombre de détecteurs automa­ tiquesd’IA,sibienque LaNouvelle Ligne leur a soumis un article récent,«Envoûtements» (1) ,rédigé à la plume. Certes, les lecteurs devront prendre LaNouvelle Ligne aumot et lui faire confiance, sans pouvoir vérifier l’exactitude de cette affirmation ; ils pourront reconnaîtrecependantquelesujet de l’article fait un large appel à ses souvenirs musicaux de jeunesse, et qui se prêtent sans doutemal à une rédaction par l’IA. Sur les dix sites consultés, sept (y compris Pangram) ont conféré la note de 0%IAà LaNouvelleLigne ;deuxlui ont au contraire attribué un score de 77% et de 83% ; le dernier accorde un score de 9% AI et de 91%humain. Parmilessitesquiontattribuéune note de 0%, figure Plagiarism­ detector.com ,quinuancesensible­ ment son évaluation de la façon suivante:0%généréparl’IA,78% possiblement IA et 22% humain. Bien plus, le site accorde un score phrase par phrase. Ainsi le site estime à 20% la probabilité que la phrase« Youknowitcan’tgowrong » ait été rédigée par l’IA. En réalité, ils’agitd’unverstirédelachanson des Beatles « She loves you ». Dèslors, LaNouvelleLigne selimite à observer que l’utilisation de détecteursgratuitsd’IApeutdon­ ner lieu à des résultats farfelus, comme ici avec la chanson des Beatles, et à coucher fidèlement le résultat de ses observations entiè­ rement à lamain. Que retenir de ces appréciations bigarrées ? Rappelons tout d’abord que l’IAs’entraîne sur les données qu’on lui fournit. Le monde de la séparation des pou­ voirs, imaginé par Montesquieu, est bienmis à mal car c’est désor­ mais l’IA qui rédige ses propres lois et rend ses sentences sur cette base comme le bourreau qui abat sa hache. De l’IA au plagiat Mais l’affaire ne s’arrête pas là car voilà M. Orélien accusé en outre de plagiat au sujet d’un texte pré­ cédent.Aladifférencedelarédac­ tionparl’IA,ladétectiond’unpla­ giat par ces mêmes sites est dépourvue d’ambiguïté : x% du texte B est tiré du texteA. Or c’est d’abordpourcetteraisonquele25 septembre l’Académie Goncourt retire C’était ça ou mourir de sa sélection en vue du prestigieux prix littéraire. L’auteur s’est rendu coupable de plagiat, déclare l’Académie sans ambages; que l’ouvrage soit « selon toute vraisemblance très largement le produit d’une IA » n’intervientquecommedeuxième argumentpourjustifierl’exclusion. Le débat au sujet de l’utilisation del’IAdansleprocessusderédac­ tion littéraire n’est pas près de s’éteindre ; en revanche il semble bien que le public assimile le pla­ giat à la tricherie. (1) Dominique de la Barre, « Envoûte­ ments», LaNouvelleLigne 2août2026 * Dominique de la Barre publie le blog La Nouvelle Ligne (https://lanouvelleligne.com/ ) après une longue carrière dans la banque à LuxembourgetenSuisse. Les détecteurs d’IA, les plagiats et le Goncourt ©AdobeStock Par Christopher DEMBIK, Senior Investment StrategyAdviser Pictet AssetManagement E t si la véritablemenace de lʹIA nʹétait pas Skynet ?Derrière les mises en garde des géants améri­ cains se joue une bataille beaucoup plus immédiate : celle de lʹargent et de la concurrence chinoise. La bataille de lʹIAne se jouera pas seulement sur la technologie, mais aussi sur son coût. Et sur ceterrain,lemodèleaméricain est désormais directement concurrencé par laChine. Jouer à se faire peur Ces dernières semaines, plusieurs grands noms de lʹIA, parmi lesquels DarioAmodei, patron dʹAnthropic, SamAltman, patrondʹOpenAI, et Elon Musk, ont mis en garde contre les risques liés au développement trop rapide de lʹintelligence artifi­ cielle. Certains chercheurs sont allés encore plus loin en évoquant ouvertement un risque pour la survie de lʹhumanité.Dequoi faire craindreun scénarioà la Skynet, du nom de lʹintelligence artificielle militaire fictive de la saga Terminator qui devient autonome, échappeaucontrôledesescréateursetdéclencheune guerre contre lʹhumanité. Fautil paniquer ? Les problèmes de sécurité liés à lʹIA sont bien réels. Mais, pour lʹinstant, les modèles restent largement dépendants de lʹintelligence humaine, et celadevrait encore être le cas pendant un bon bout de temps. Selon nous, derrière ces inquiétudes se cachent sur­ tout des considérations beaucoup plus terre à terre : lʹargent et la concurrence. Jusquʹà présent, les géants de lʹIAparviennent sansdifficultémajeure à financer leurs gigantesques besoins en capitaux, qui sont nécessaires pour construire des centres de don­ nées, notamment en sʹendettant sur le marché obligataire. La demande des investisseurs est là, et cʹest assez logique. Pourquoi acheter un bon du Trésor américain rapportant 5 % lorsquʹà maturité comparable, une entreprise comme Meta (exFacebook) peut offrir 6 à 7 %, avec un risque perçu comme relati­ vement faible ? Maisàpartirde2027,lasituationpourrait se tendre.Nous allons assister àunevéri­ table course à la liquidité. Nous estimons que les hyperscalers pourraient devoir emprunter près de 440milliards de dollars surlemarchéobligataire–soitenvirondeux fois plus quʹaujourdʹhui. Dans le même temps,lesÉtatsauronteuxaussidesbesoins de financement considérables. Pour les ÉtatsUnis,ilestquestiondeplusieursmilliersdemil­ liards de dollars de dette arrivant à maturité. Cette concurrence pour attirer les capitaux risque de faire grimperlecoûtdufinancement.Lesgéantsdelatech ont donc tout intérêt à ralentir quelque peu la course aux investissements. La concurrence chinoise Dʹautant que les acteurs américains sont désormais confrontés à lamontée en puissance dumodèle chi­ nois. Celuici repose sur une logique relativement simple:mettrelesacteurslocauxenconcurrenceafin de favoriser lʹémergence de modèles toujours plus performants etmoins coûteux. Les résultats sont là : les modèles open source chinois sont en moyenne 20 à 30 % moins chers que les modèles propriétaires américains, pour des perfor­ mances souvent assez proches du point de vue de lʹutilisateur. Cʹest notamment le cas de DeepSeek 4.1 Flash, dont les capacités sont comparables à celles de Fable5.1dʹAnthropic.Cettedynamiquefaitéchoaux travaux de Philippe Aghion sur lʹinnovation et à la relationenUinverséentreconcurrenceetinnovation. Une concurrence insuffisante favorise la création de rentesetréduitprogressivementlesincitationsàinno­ ver.Àlʹinverse, une concurrence excessive peut éga­ lementdécouragerlʹinnovationenréduisanttropfor­ tementlesbénéficesquelesentreprisespeuventespé­ rer en tirer. Cʹest précisément lʹune des différences entre lesmodèles chinois et américain. Lʹessor technologique de la Chine repose sur un environnement dans lequel les entreprises sont sou­ mises à une pression concurrentielle permanente et disposent dʹune capacité limitée à extraire dura­ blement des rentes. Les ÉtatsUnis sont de plus en plus confrontés au problème inverse : une forte concentration du marché permet aux entreprises dominantes de dégager des profits considérables – pour le plus grandbénéfice des actionnaires –mais potentiellement au prix dʹune moindre pression concurrentielle. Troisième voie européenne Entrelemodèleaméricainetlemodèlechinois,ilexiste probablement un espace pour les entreprises euro­ péennesdʹintelligenceartificielle.LʹEuropenegagnera vraisemblablementpaslabatailledelʹIAencherchant à reproduire à lʹidentique ce que les ÉtatsUnis font. Lʹécartdemoyensesttoutsimplementtropimportant. Les ÉtatsUnis concentrent lʹessentiel des investisse­ ments privés mondiaux dans lʹIAet disposent dʹune infrastructure sans équivalent. Selon le Stanford AI Index2026,ilscomptentplusde5400centresdedon­ nées – soit plus de dix fois le nombre de nʹimporte quel autre pays. La course auxmodèles propriétaires toujourspluspuissants est également devenue extra­ ordinairement capitalistique. Le développement des capacitésdecalculmondialessʹaccélère.Ellesontpro­ gressé en moyenne de 3,3 fois par an depuis 2022. Dans ce contexte, vouloir concurrencer frontalement les hyperscalers américains sur la taille des modèles, descentresdedonnéesetdesinvestissementsrevien­ drait pour lʹEurope à entrer dans une course où elle part avec plusieurs longueurs de retard. Mais lʹévolution technologique pourrait justement rendre cette stratégie moins indispensable. Les modèles ouverts progressent rapidement et rédui­ sent lʹécart avec les modèles propriétaires. La Chine enapportedéjà ladémonstration.Malgrédes inves­ tissements très inférieurs à ceuxdes ÉtatsUnis et les restrictions dʹaccès aux puces les plus avancées, ses meilleurs modèles se rapprochent désormais des performances des leaders américains, tout en met­ tant beaucoup plus lʹaccent sur lʹefficacité et le coût. Cettepression concurrentiellemontre quʹenmatière dʹIA, dépenser toujours davantage nʹest peutêtre pas la seule voie possible. CʹestprécisémentlàquelʹEuropepeuttrouversaplace : des modèles ouverts, moins coûteux, spécialisés et facilement adaptables aux besoins des entreprises. Lʹobjectif ne serait pas nécessairement de construire lemodèlegénéralistelepluspuissantaumonde,mais de développer des modèles suffisamment perfor­ mantspourrépondreauxbesoinsconcretsdelʹindus­ trie, de la finance, de la santé ou encore de lʹautomo­ bile. Cette approche correspond dʹailleurs davantage à la structure de lʹéconomie européenne. LʹEurope dispose de grands groupes industriels, de données sectorielles de qualité et dʹun tissu impor­ tant de PME et dʹETI qui nʹont pas forcément besoin dʹun modèle à plusieurs centaines de milliards de paramètres. Elles ont surtout besoindemodèles fia­ bles,peucoûteux,personnalisablesetcapablesdʹêtre déployés sur leurs propres infrastructures afin de conserver lamaîtrise de leurs données. La bataille de l'IAaura bien lieu

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