Agefi Luxembourg - septembre 2026
AGEFI Luxembourg 44 Septembre 2026 IA & Tech Par JulienBRIOTHADAR P endant près de trente ans, la com pliance s’est construite autour d’une logique de contrôle destinée à répon dre à l’intensificationdes exigences réglementaires. L’émergence de l’intelligence artificielle ouvre aujourd’hui une transformation beaucoupplus profonde qu’une simplemodernisation technolo gique. Elle invite à repenser la manière dont les organisations produisent, interprètent et utili sent la connaissance pour gouver ner les risques. La prochaine étape de l’AML ( AntiMoney Laundering ) ne sera probablement pas celle d’une conformité plus automatisée, mais celle d’une conformité plus intelligente. La conformité est arrivée à unpoint d’inflexion Depuis ledébut des années 2000, la fonction confor mité s’est imposée comme l’unedes transformations organisationnelles lesplusprofondes qu’ait connues l’industrie financière. Sous l’effet de la mondialisa tion des flux, de la sophistication croissante de la criminalité financière et du renforcement continu des exigences prudentielles, les établissements ont profondément restructuré leurs dispositifs de maî trise des risques. Les investissements consacrés au KYC ( Know Your Customer ), auTransactionMonitoring, aufiltrage des sanctions, aux dispositifs de lutte contre le blanchi ment et au recrutement d’experts spécialisés se sont progressivement imposés comme des composantes structurellesdumodèlebancaire.Danslaplupartdes grands groupes européens, la conformité n’est plus unesimplefonctionsupport;elleconstituedésormais unélément essentiel de lagouvernance, de la réputa tionet,pluslargement,delapérennitédel’institution. Cette évolution est souvent présentée comme une conséquencedel’inflationréglementaire.Cettelecture estexactemaisincomplète.Laconformitén’apasseu lement accompagné lamultiplication des textes ; elle aprofondémentmodifiélamanièredontlesbanques appréhendent leurs risques. Les établissements ont progressivement développé une culture fondée sur la traçabilité, la documentation, la preuve et la démonstrationpermanente de leur capacité àmaîtri ser leurs obligations. Cette évolution a permis des progrès considérables. Lesdispositifsdeconnaissanceduclientsontdevenus plus robustes, les contrôles plus homogènes, les chaînesdécisionnellesmieuxdocumentéesetlesinter actions avec les superviseurs largement profession nalisées. Peu de fonctions auront connu, en l’espace d’une génération, un tel degré de structuration. Pourtant, cette réussite masque une transformation plus profonde de l’environnement dans lequel évo luent désormais les institutions financières. Les orga nisations criminelles ne fonctionnent plus selon les schémas qui avaient présidé à la conception des pre miersdispositifsAML.Ellesexploitentlesdifférences de réglementation entre juridictions, utilisent des chaînes internationales de soustraitance, mobilisent des sociétés commerciales parfai tement légitimes, développent des méca nismes de financement hybrides associant actifs traditionnels et cryptoactifs, et s’ap puient sur une remarquable capacité d’inno vationorganisationnelle. Leblanchiment contemporain ne résulte plus princi palement de transactions isolées particulièrement sophistiquées ; il procède d’une capacité à organi ser des interactions complexes entre des acteurs dont chacun paraît, pris individuellement, parfaitement légitime. Cette évolution conduit à un constat rarement formulé. Les défis auxquels sont aujourd’hui confrontés les établissements financiers ne tiennent plus principalement à leur capacité à contrôler davantage. Ils tiennent à leur capacité à comprendre davantage. Pendant plusieurs décennies, la création de valeur de la conformité reposait essentiellement sur l’améliorationdes dispositifs de contrôle. La pro chaine décennie verra probablement cette création de valeur se déplacer vers une autre ressource : la connaissance. Cette distinction est loind’être séman tique. Elle marque un changement profond dans la manière dont les organisations devront gouverner leurs risques. L’histoire récente de la conformité peut ainsi être interprétée comme une succession de trois étapes. Lapremière fut celle de la réglementation, caractéri séepar la constructionprogressived’un corpus nor matif destiné à harmoniser les pratiques internatio nales. La deuxième fut celle de la digitalisation, qui permit d’automatiser une part croissante des contrôles et d’améliorer considérablement l’efficacité opérationnelle des établissements. Une troisième phase semble aujourd’hui s’ouvrir. Elle ne repose ni sur une nouvelle directive européenne (ou règle ment) ni sur une technologie particulière. Elle cor respond à l’entrée de la conformité dans une vérita ble économie de la connaissance. Cette notionmérite d’être explicitée. Dans une éco nomie industrielle, la création de valeur repose principalement sur la capacité àproduire. Dans une économie de l’information, elle dépend de la capa cité à collecter et diffuser des données. Une écono mie de la connaissance obéit à une logique diffé rente. Elle ne mesure plus la performance au volume d’informations disponibles mais à la capa cité d’une organisation à transformer ces informa tions en compréhension, cette compréhension en décision et cette décision en avantage stratégique. Appliquée à la conformité, cette évolution conduit à déplacer le centre de gravité de la fonction. Il ne s’agit plus seulement de démontrer que l’organisa tion respecte les règles. Il s’agit de comprendre suffi samment tôt les transformations du risque pour orienter les décisions stratégiques de l’entreprise. Cette évolutionne remet nullement encause les fon dements de la conformité contemporaine. Les pro cédures, les contrôles, les obligations déclaratives et les dispositifs de surveillance demeureront indis pensables. Ils constituent le socle de toute gouver nance robuste. En revanche, ils ne suffisent plus, à eux seuls, à produire l’intelligence stratégique dont les organisations auront besoindans un environne ment caractérisé par l’accélération technologique, la fragmentation géopolitique et la professionnalisa tion des réseaux criminels. La prochaine frontière de la conformité réside moins dans l’accumulation de nouveaux contrôles que dans la capacité des ins titutions à comprendre les systèmes qui produisent le risque. C’est précisément cette capacité que je pro posededésigner sous le termed’intelligence organi sationnelle du risque. L’intelligence organisationnelle du risque : unnouveau cadre de lecture L’entrée de la conformité dans une économie de la connaissance invite à dépasser une représentation essentiellement procédurale du risque. Pendant longtemps, la performance d’un dispositif AML a été évaluée à l’aune d’indicateurs largement opéra tionnels : nombre d’alertes traitées, délais d’investi gation, qualitédesprocéduresKYC, tauxde couver ture des scénarios de détection ou conformité des dispositifs aux attentes des superviseurs. Ces indi cateursdemeurent naturellement indispensables. Ils rendent compte de la robustesse des processus. Ils ne renseignent cependant quepartiellement surune questiondevenuecentrale:l’organisationcomprend elle réellement les mécanismes qui produisent les risques qu’elle cherche àmaîtriser ? Cette interrogation conduit à distinguer deux niveaux d’analyse qui, jusqu’à présent, ont souvent été confondus. Le premier relève de la gestion du risque. Il consiste à détecter, qualifier et traiter des situations identifiées comme potentiellement pro blématiques. Le second relève de l’intelligence du risque. Son objet n’est plus seulement de traiter des événements mais de comprendre les logiques éco nomiques, organisationnelles et relationnelles qui rendent ces événements possibles. Une banque peut disposer d’excellents dispositifs de contrôle sans pour autant développer une compré hension suffisamment fine des transformations qui affectent son exposition aux risques. Àl’inverse, une organisation capable de produire une véritable connaissance stratégique sera souvent en mesure d’adapterplusrapidementsesdispositifsavantmême que les nouvellesmenaces ne sematérialisent. Je propose de désigner cette capacité sous le terme d’Intelligence Organisationnelle du Risque (IOR). L’IOR ne constitue ni une nouvelle méthode de conformité,niunoutiltechnologiquesupplémentaire. Elle désigne une capacité organisationnelle : celle de transformer des volumes croissants de données en compréhensionstratégique,puiscettecompréhension en décisions de gouvernance. Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de savoir ce qui se passe, mais de comprendre pourquoi cela se passe, comment les phénomènes sont reliés et quelles conséquences ils sont susceptibles de produire. Cette capacité repose, selonmoi, sur quatre dimensions complémentaires. La première consiste à observer. Les institutions financières disposent aujourd’hui d’un patrimoine informationnel considérable. Données transaction nelles, documents KYC, bénéficiaires effectifs, regis tres publics, listes de sanctions, informations ESG, sources ouvertes, données issues des cryptoactifs ou des plateformes numériques alimentent quotidien nement les dispositifs de conformité. Pendant long temps,l’enjeuprincipalconsistaitàcollectercesinfor mations. Demain, la difficulté ne résidera plus dans leur disponibilité mais dans leur qualification. Observer ne signifie plus accumuler davantage de données ; cela signifie identifier celles qui sont réelle mentporteusesdesens.Laqualitédelagouvernance dépendra moins de la quantité d’informations dis ponibles quede la capacitéde l’organisationàdistin guer le signal du bruit. Ladeuxièmedimensionconsisteà relier. C’est proba blement ici que l’intelligence artificielle introduit la rupturelaplusimportante.Lesrisquescontemporains ne se présentent plus comme des événements isolés mais comme des systèmes d’interactions. Une trans actionn’asouventdesignificationqu’auregardd’une chaîne de sociétés, d’intermédiaires, de juridictions, de plateformes ou de relations économiques qui la rendent possible. Les technologies de graphes, l’ana lyse de réseaux ou les modèles d’apprentissage per mettentprécisémentdereconstruirecesarchitectures invisibles.Lavaleurcrééenerésideplusdansladétec tion d’une anomalie supplémentaire mais dans la compréhension des relations qui unissent des infor mations auparavant dispersées. L’intelligence artifi cielledevientalorsuninstrumentdecartographiedes architectures du risque. La troisième dimension consiste à comprendre. C’est ici que se situe, à mon sens, la véritable création de valeur. Les algorithmes peuvent identifier des corré lations remarquables ; ils ne produisent pas, à eux seuls, une compréhension stratégique. Celleci sup pose d’intégrer un contexte économique, une dyna mique sectorielle, des considérations géopolitiques, des arbitrages réglementaires ou encore des logiques comportementales qui dépassent largement la seule puissance de calcul. Comprendre, c’est transformer une corrélation en explication, puis cette explication enjugement.Cetteétapedemeurefondamentalement humaine. Elle explique pourquoi l’intelligence artifi ciellene remplacepas lesprofessionnelsde la confor mité ; elle déplace leur expertise vers des activités à plus forte valeur ajoutée. Enfin, la quatrième dimension consiste à anticiper. Pendant plusieurs décennies, la conformité a princi palement fonctionné selon une logique réactive. Une transactiondéclenchait unealerte ; unealerte condui sait à une investigation ; une investigation produisait une décision. L’intelligence organisationnelle du risquemodifiecettetemporalité.Laconnaissancepro duiteparlesdispositifsdeconformiténesertplusuni quementàtraiterleprésent;elleéclaireégalementles décisionsfutures.Lesétablissementsdeviennentpro gressivement capables d’identifier des vulnérabilités émergentes,d’anticiperdesévolutionsréglementaires, dedétecterdestransformationsdansleschaînesd’in termédiation ou d’ajuster leur appétence au risque avant que ces évolutions ne produisent leurs effets. La conformité cesse alors d’être exclusivement une fonction de contrôle pour devenir une fonction d’an ticipation stratégique. Ce déplacement est probablement la conséquence la plus importante de la transformation actuelle. Pendant longtemps, les banques ont cherché à construire des organisations capables de répondre efficacementauxexigencesdessuperviseurs.Demain, les établissements les plus performants seront ceux qui sauront transformer leurs dispositifs de confor mitéenvéritablessystèmesdeproductiondeconnais sance. Leur avantage concurrentiel ne reposera plus uniquement sur laqualitéde leurs contrôlesmais sur leur capacité à apprendre plus rapidement que les risques auxquels ils sont confrontés. La conformité entre dans l’économie de la connaissance : Vers une intelligence organisationnelle du risque Par Sacha VANDERMEERSCH, cofondateur et CEO de Synergy AI L emarché européen des fusions acquisitions repart, mais pas de façon homogène. La valeur agré gée signe sonmeilleur premier se mestre depuis dixneuf ans, portée par quelques très grandes opérations, tandis que lemidmarket reste sous pression. Un chiffre devrait retenir lʹattention des vendeurs et de leurs conseils : en Belgique, une transaction sur deux se conclut désormais sous le prix initiale ment offert, contre une sur quatre il y a dix ans. Lʹexplication nʹest pas seulement conjoncturelle. Elle est aussi technologique, et elle joue aujourdʹhui surtout dʹun côté de la table. Le flux, lui, est au rendezvous. Une part importante desentrepreneurseuropéens,souventdesbabyboo mersarrivésenfindeparcoursprofessionnel,engage la transmission de son entreprise. La Chambre de Commerce indiquait cet été que près de 30 % des dirigeants de PME luxembourgeoises céderont leur entreprise au cours de la prochaine décennie. Ce mouvement alimente un flux constant dʹopérations de petite et moyenne taille, qui représentent lʹessentiel des transactions euro péennes en nombre. Le pouvoir de négociation a basculé Le dernier baromètre M&A de la Vlerick Business School établit que 49 % des transactions belges se concluent sous lʹoffre initiale, contre 27 % il y a dix ans. Lʹune des expli cations avancées par ses auteurs mérite lʹattention : la due dili gence assistée par intelligence artificielle identifie mieux et plus tôt les risques, renforçant ainsi la position de lʹacquéreur. LʹIAnʹest donc plus uneperspectivepour lemarché des fusionsacquisitions. Elle y est déjà installée, principalement du côté de lʹacheteur. Le décalage ne porte plus seulement sur les attentes de prix, mais sur le degré de préparation. Un acquéreur mieux outillé arrive avec une carto graphie des risques que le vendeur nʹa pas tou jours anticipée. Chaque point découvert tardive ment peut ensuite peser sur la négociation et la révision du prix. Une complexité que le Luxembourg voit de près Cette asymétrie est amplifiée par la nature des opé rationseuropéennes.Undealeuropéenneserésume pas à un deal américain transposé dans une autre langue. Ilmobilise plusieurs droits nationaux, regis tres de sociétés et parfois plusieurs régulateurs. Les donnéesfinancièresetactionnarialesnesontnistruc turées ni disponibles de lamêmemanièredʹunpays à lʹautre. Cette fragmentation pèse sur les délais, le coût de la due diligence et, in fine, la valorisation. Les praticiens luxembourgeois occupent ici une position particulière. Premier centre de fonds en Europe et deuxième aumonde après les ÉtatsUnis, le Luxembourg est lʹun des principaux lieux où se structurent fonds, holdings et véhicules impliqués dans des opérations transfrontalières. Ses acteurs sont donc confrontés à des transactions mêlant juridictions, sources dʹinformation et cadres réglementairesmultiples, précisément là où la frag mentation des données devient la plus coûteuse.À cette complexité sʹajoutent des exigences croissantes de transparence et de traçabilité. Ce que lʹIAdoit faire, et ne doit pas faire Lʹapport de lʹintelligence artificielle nʹest pas de pro duire du jugement, mais de rendre la préparation accessible à des structures qui nʹont pas les moyens humains des grandes banques dʹaffaires. Elle peut convertir des données éparses issues de registres et depublicationsofficielleseninformationsdirectement exploitables,documenterleshypothèsesetlessources, et restituer rapidement lʹétat réel dʹune transaction. Les boutiquesM&A, familyoffices et équipesde cor porate development du midmarket peuvent ainsi atteindreunniveaudʹexigenceméthodologiquelong temps réservé aux grandes opérations. Cʹest aussi le rôledesoutilsdʹintelligenceartificielleintégrésaupro cessustransactionnel:nonpassesubstituerauconseil ler, mais lui restituer le contexte afin quʹil concentre sonattentionsurcequiexigeréellementsonexpertise. La reprise dumarché européen ne se jouera pas seu lement sur le nombre de transactions, mais sur la symétriede la rigueur entre lesdeux côtésde la table. LʹIAnʹyjouepaslerôledʹunraccourci,maisdʹunoutil dediscipline:elledocumente,rendvisibleetstructure cequi reposait hier sur lamémoire et lʹexpériencedes conseillers.Tantquecedéséquilibresubsistera,ilconti nuera dʹinfluencer le rapport de force dans la négo ciationduprix. Fusions-acquisitions : vendeurs et acheteurs inégaux face à l’IA
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Nzk5MDI=