Agefi Luxembourg - mars 2026

AGEFI Luxembourg 18 Mars 2026 Banques / Assurances OPINION - Par Jean MARSIA, président de la Société européenne de défenseAISBL (S€D) C onstatons qu’en 2026, lemaintien de la paix par le droit international est plus illusoire encore qu’en 1914. Les États-Unis d’Amérique ont mis fin en 2002 au traité sur les missiles antibalistiques qui depuis 1972 maintenait la stabilité de la dis- suasion nucléaire. Ils ont, avec la Russie, abrogé le traité sur les forces nucléaires intermé- diaires en 2019. Le traité sur l’interdiction des essais nucléaires a été dénoncé par la Russie en 2023. Le traité New Start, limitant les arsenaux nucléaires, a pris fin le 5 février 2026. La Chine, l’Inde, le Pakistan, la Corée duNord, Israël, qui dis- posent d’armes nucléaires, ne sont tenus par aucun traité. Seule la capacité de dissuasion saitmaintenir la paix Disposer d’une capacité de dissuasion est donc pri- mordialpourmaintenirlapaix.Dissuader,c’estsavoir persuader des agresseurs potentiels que nous serons prêts à utiliser des armes de destruction massive en cas d’atteinte à nos intérêts vitaux. C’est affirmer que nous ferons usage dudroit de légitime défense. La France est le seul pays européen à disposer d’une dissuasion autonome, car d’une part, la constitution de la Ve République du 4 octobre 1958 institue une chaîne de commandement qui va du chef de l’État, commandant en chef des armées, jusqu’aux plus bas échelonsmilitaires ; d’autre part, grâce aux efforts de PierreMendès-France, puis de Charles de Gaulle et de ses successeurs, la France est dotée d’une force de frappe, effective depuis 1964 pour la composante aérienne, et depuis 1972 pour la composante sous-marine. (1) Contrairementàl’OTAN,quisuitladoctrinenucléaire de la riposte graduée, adoptée en 1962 par les États- Unis d’Amérique, pour que les milliers d’armes nucléaires américaines puissent être utilisée selon le niveaudemenaceprésent, la Francedissuadedu fai- bleau fort, sur labasede ses 290 têtesnucléaires. (2) Ses 4 sous-marins à propulsion nucléaire lanceurs d’en- gins emportent chacun 16 missiles balistiques d’une portée d’environ 10.000 kilomètres, chacun portant 6 têtes de 100 kt. Chaque tête équivaut à 7 fois Hiroshima. Ses deux escadrons de Rafale armés de 54missilesdecroisière,quiemportentunetêtede250 à 300 kt (20 foisHiroshima) jusqu’à environ 500 kilo- mètresserviraientàlancerunultimeavertissementet àouvrirundialoguestratégique.Étant,s’iléchet,prête àripostersansdélaiàuneatteinteàsesintérêtsvitaux, la France est apte à dissuader. Si mon calcul est exact, la capacité de frappe de la France équivaut à 3.768 fois Hiroshima. On com- prend pourquoi Poutine a dit à Chirac que l’Hexagone et ses 70millions d’habitants sont sanc- tuarisés,mais que la dissuasion française ne s’étend pas à l’Europe. J’y reviendrai. La pensée stratégique des présidents suc- cessifsdelaRépubliquefrançaiseaévolué depuis de Gaulle. Dans son discours de 2020 à l’École militaire, M. Macron avait évoqué en termes généraux la dimension européennedesintérêtsvitauxdelaFrance. Le 2 mars 2026, sur l’Île Longue, (3) près de Brest, qui est la base des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins balistiques, M. Macron a commencé par constater que lamenace russe s’est accrue : des missiles balistiques Iskander sont déployés à Königsberg-Kaliningrad depuis plusieurs années ; des Orechnik hypersoniques le sont en Biélorussie depuis fin 2025. Il a ajouté que la Russie déve- loppedesmissiles àpropulsionnucléaire censés voler sans limite de temps et des torpilles nucléaires, qu’elle se propose d’envoyer des armes nucléaires dans l’espace. Il a encore dit que laChine de M. Xi veut disposer d’autant d’armes que les États-Unis d’Amérique, que l’Inde, le Pakistan, la Corée du Nord augmentent leurs forces straté- giques et que des conflits armés, sous le seuil nucléaire, ont eu lieu entre l’Inde et la Chine, puis entre l’Inde et le Pakistan. Pour M. Macron, le retour au pouvoir de Trump, le 20 janvier 2025 a rendu la protection de l’OTAN moins certaine pour l’Europe, et incité la France et le Royaume-Uni à signer, le 10 juillet 2025, la déclara- tion de Northwood sur la coordination de leurs forces nucléaires. (4) Le 2mars 2026,M.Macrona aussi rappelé les efforts, accomplis depuis 2017, pour remplacer ses sous- marins, (5) renouvelersesmissilesetsestêtesnucléaires, etaugmenterlenombredecelles-ci.Ilarappelélafai- blesse des forces conventionnelles en Europe, parti- culièrement pour les satellites et les radars qui détec- tentetsuiventlesmissilesmenaçants,pourladéfense contre les avions, les missiles et les drones, ainsi que pour la frappe dans la grande profondeur, qui évite de franchir tropvite le seuil nucléaire. Leproblème est que le coût de ladissuasion française s’élève à plus de 7 milliards € par an, soit le tiers des dépenses d’équipement de ses armées. L’état désas- treuxdesfinancespubliquesfrançaisesinterditd’aug- menterdrastiquementlebudgetdeladéfense:d’après Mathieu Pigasse, en deux quinquennats de M. Macron, la dette publique aura augmenté de 1.000 milliards € et unmilliondeFrançais supplémentaires seront tombés sous le seuil de pauvreté. La résurgence du somnambulisme ? M. Macron est conscient qu’il n’a pas les moyens de sa politique de défense et que ses forces convention- nelles resteront anémiques. C’est pourquoi, en échange d’un effort accru des partenaires dans ces domaines, il a offert, le 2 mars dernier, d’étendre à l’Europe laprotectionque sa forcede frappedonneà la France, notamment en dispersant les forces aériennes stratégiques dans la profondeur du conti- nent européen, enpermettant lavisitede sites straté- giques et en organisant des exercices conjoints. Ceci permettrait selon lui aux Européens de reprendre le contrôle de leur propre destin, tout en contribuant à ladissuasionde l’OTAN, conformément, d’après lui, à la déclaration d’Ottawa du Conseil atlantique de 1974 et au communiqué duConseil atlantique réuni àVarsovie en 2016. Je n’en ai pas lamême lecture. D’une part, cette extension est contradictoire avec le fait de redire qu’il n’y aura aucun partage de la part de la France de la définition des intérêts vitaux, de la décision ultime, ni de sa planification, ni de sa mise en œuvre. D’autre part, M. Macron feint de ne pas savoirquePoutineaditàChiracêtrepersuadéqu’un président français ne vapas risquer ladestructionde Lyon pour protéger Tallinn, celle de Marseille pour préserver Riga, et celle de Bordeaux pour garantir Vilnius. Poutine est toujours au pouvoir, et, à ma connaissance, il n’a pas changé d’avis. Cette réalité, M. Macron la nie, il semble préférer être somnam- bule,selonl’expressionduprofesseurClark.Sonlivre, publié il y a une douzaine d’années, (6) amontré com- ment, en cinq semaines, après l’attentat de Sarajevo du 28 juin 1914, le monde a plongé dans une guerre qui a tué des millions d’hommes, mis fin à trois empires, et amorcé le déclin de l’Europe, parce que ses gouvernants de l’époque ontmarché vers le dan- ger comme des somnambules. D’autres somnambules, dont Chamberlain et Daladier, ont rendu la Deuxième Guerre mondiale inéluctable, dès la négociationdu traité deVersailles en 1919 et jusqu’à Pearl Harbor en 1941, en passant par Munich en 1938. D’autres encore, notamment Staline, Roosevelt, Truman et Churchill, à Yalta et Potsdam, en 1945, ont créé les conditions pour qu’éclate la Guerre froide dès 1946, qui ne fut froide qu’enEurope : elle a fait d’innombrables victimes en Asie,enAfriqueetenAmériquelatine.Lorsquel’im- plosion de l’URSS y amis fin en 1991, d’autres som- nambules, américains, russes, chinois et européens, au lieu de mettre en place une gouvernance mon- dialeplusefficacequecelleNationsUniespourassu- rer le maintien de la paix, ont amorcé le retour vers la guerre, d’abord hybride, que Poutine, invité à la conférence pour la sécurité de Munich a initié le 9 février 2007. Depuis, lemonde va demal en pis. Le somnambulisme semble contagieux Le 2 mars 2026, MM. Macron et Merz ont annoncé la mise en place d’un groupe de pilotage de haut niveau, bien que le président français reste le seul à décider. Cela réduit la capacité de dissuasion fran- çaise, car les agresseurs potentiels commencent à douter que le président français sera prêt sans délai à utiliser des armes de destruction massive en cas d’atteinte aux intérêts vitaux de son pays. Il risque deperdredu temps à se concerter avec le chancelier, ainsi qu’avec les chefs de gouvernement de la Pologne, des Pays-Bas, de la Belgique, de la Grèce, de la Suède, de laNorvège et duDanemark, qui ont ditsejoindreaudialogueaveclaFrance,aprèsqu’elle a permis à ses partenaires de participer à des exer- cices, et annoncé que des avions des forces straté- giques pourraient être stationnés chez les alliés. Ceux-ci espèrent sans doute, comme la première ministre danoise, « avoir ainsi un meilleur accès à l’information et aux décisions stratégiques. », ce qui risque d’affaiblir encore plus la dissuasion française. Le chef du gouvernement belge estime donc à tort que la démarche « s’inscrit dans le renforcement de la sécurité et de la défense européennes ». Non seulement les somnambules qui siègent au Conseil européen ne font pas assez pour mettre en œuvre les recommandations des rapports Letta, DraghietNiinistöde2024,afind’arrêterledéclinéco- nomiqueetscientifiquedel’Europe,etsadépendance croissante,maisilss’avèrentdangereuxpourlemain- tien de la paix. Il est grand temps que les dirigeants européenseffectuentundemi-touretseconvertissent augaullisme.DeGaullea fait cequ’il fallait, les autres dirigeants européens s’en sont jusqu’à présent abs- tenu. Or, ce qui est valable pour la France l’est aussi pour l’Europe. Dans son allocution du 27 avril 1965, le général de Gaulle soulignait que : « Au point de vue de la sécurité, notre indépendance exige, à l’ère atomique où nous sommes, que nous ayons les moyensdedissuadernous-mêmesunéventuelagres- seur sans préjudice de nos alliances, mais sans que nos alliés tiennent notre destin entre leursmains. » Quelle conclusion en tirer ? Il est urgent que les citoyens européens soucieux du maintien de la paix tirent leurs dirigeants somnam- bules de leur sommeil, sinon nous serons de plus en plus en danger, dépendants et pauvres. Une dissuasion européenne suppose une même vision des menaces que représentent les adversaires potentiels,parmilesquelsfigurentlaRussie,laChine, la Turquie et désormais les États-Unis d’Amérique, ainsi qu’une même doctrine sur la façon d’affronter cesmenaces. Vision et doctrine ne peuvent être défi- nies que par une Europe politiquement unie, souve- raine, autonome, indépendante. Les vetos répétésde la Hongrie, notamment, car elle n’est plus la seule dissidente, montrent que le Conseil européen n’en prend absolument pas le chemin. Pourtant,sansÉtateuropéen,sansunprésidenteuro- péen éluau suffrage universel direct endeux tours, il n’y aura en Europe ni sécurité collective, ni défense commune, ni dissuasion. Seul un tel président pour- rait persuader des agresseurs potentiels que nous serons prêts à utiliser des armes de destructionmas- siveencasd’atteinteànos intérêtsvitaux. Laquestion de savoir comment acquérir celles-ci ne se posera concrètement que lorsqu’une chaîne de commande- mentpolitico-militaireeuropéenneauraétéconstituée, allant du chef de l’État, commandant en chef des armées, jusqu’aux plus bas échelons militaires, sur la base d’une constitution fédérale. Ce que la France a fait dans les années 1960, l’Europe pourrait le refaire. Une Europe fédérale pourrait mettre fin à notre déclassement économique et scientifique et réduire nos vulnérabilités, en faisant prévaloir le bien com- mun européen sur les intérêts particuliers des États nations, afin que l’Europe puisse vivre en paix dans unmonde demoins enmoins sûr. La S€Dne déses- père pas d’obtenir l’accord d’un premier gouverne- ment européen pour initier le processus fédératif et elle s’engage à accompagner ses efforts. 1)Ellen’aplusdecomposanteterrestre. 2)M.Macronadit,le2mars2026,vouloiraugmentercenombre. 3) Voir Louis Gautier, « La dissuasion avancée : Emmanuel Macron a-t-il européanisé la doctrine nucléaire française ? » et discoursintégraldeMacronàl’ÎleLonguein LeGrandContinent , 2mars2026,ArchivesJeanMarsia. 4) La Grande-Bretagne avait décidé en 2021 d’accroître de 40 % sonarsenalnucléairepourdisposerde260ogivesdéployées. 5)L’Invincible,enconstructionàCherbourg,navigueraen2036. 6) Christopher M. Clark, The Sleepwalkers: How Europe Went toWarin1914,London,PenguinBooks,2013,traduitparMarie- AnnedeBéru,LesSomnambules.Été1914:commentl’Europea marchéverslaguerre,Paris,Flammarion,2015. Les somnambules tiennent à nouveau les rênes de l’Europe ! L a Commission européenne a présenté le 4 mars une nou- velle proposition législative destinée à stimuler la production de technologies et de produits à faible intensité de carbone fabri- qués en Europe. Baptisée «Acte sur l’Accélérateur industriel » (AAI), cette initiative vise à ren- forcer la base industrielle euro- péenne, soutenir la croissance des entreprises et créer des emplois, tout en accélérant la transition vers des technologies plus pro- pres et innovantes. Conformément aux recommandations du rapport Draghi, le texte introduit des exigences ciblées en matière de « Made in EU » et de faible intensité carbone dans les marchés publics et les régimes d’aides d’État. Ces dispositions concer- neront en priorité des secteurs straté- giques tels que l’acier, le ciment, l’aluminium, l’automobile et les techno- logies « zéro net ». Le dispositif pourrait également être étendu à d’autres indus- tries à forte consommation d’énergie, comme la chimie. Les États membres devront par ailleurs mettre en place un guichet numérique unique afin de sim- plifier et d’accélérer les procédures d’au- torisation pour les projets industriels. Renforcer la souveraineté industrielle européenne L’AAI a pour ambition de consolider la création de valeur en Europe, de soute- nir la croissance économique et de pro- téger la sécurité industrielle face à une concurrence mondiale accrue et à la dépendance vis-à-vis de fournisseurs étrangers. En 2024, l’industriemanufac- turière représentait 14,3 % du PIB de l’Union européenne. La nouvelle légis- lationfixe comme objectif de porter cette part à 20 %d’ici 2035. Une Europe ouverte, mais plus exigeante L’Union européenne entend rester l’un des marchés les plus ouverts au monde. Toutefois, elle souhaite désormais renfor- cer le principe de réciprocité : les entre- prises de pays tiers pourront accéder aux marchés publics européens à condition quecespaysoffrentunaccèséquitableaux entreprises européennes. Les investissements directs étrangers su- périeurs à 100 millions d’euros dans des secteurs stratégiques seront encadrés. Ils devrontcontribueràlacréationd’emplois dequalitéenEurope,prévoiruntransfert de technologies et garantir qu’au moins 50 % des emplois générés bénéficient à des travailleurs européens. L’objectif est de renforcer la sécurité éco- nomique et la résilience des chaînes d’ap- provisionnement. Des leviers concrets pour accélérer l’industrialisation Le texte prévoit plusieurs mesures struc- turantes : - Une préférence dans les marchés pu- blics pour les produits « fabriqués dans l’UE » et à faible intensité carbone, no- tamment dans les secteurs du ciment, de l’aluminium, des batteries, du solaire, de l’éolien, des pompes à chaleur et du nu- cléaire. - Un encadrement des investissements étrangers afin de favoriser l’emploi local et le transfert de savoir-faire. - La simplification administrative grâce à unguichetuniquenumériqueetàdesmé- canismes d’approbation tacite pour cer- tains projets de décarbonation. -Lacréationdezonesd’accélérationindus- trielle favorisant les synergies entre entre- prises et le développement de pôles industriels durables. - La proposition doit désormais être exa- minée par le Parlement européen et le Conseil de l’Union européenne avant son adoption. Pour Stéphane Séjourné (photo), vice- président exécutif chargé de la prospérité etdelastratégieindustrielle,cetteinitiative marque«uneétapemajeurepouradapter l’Union auXXI e siècle », enpermettant de stimulerlademande,sécuriserleschaînes d’approvisionnement et renforcer la sou- veraineté économique européenne face aux incertitudesmondiales. Source : Commission européenne L’UE lance son accélérateur industriel pour renforcer le Made in Europe ©UE

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