Agefi Luxembourg - octobre 2026

AGEFI Luxembourg 16 Octobre 2026 Économie & Banques Par Arnaud de La Grange, Directeur adjoint de la rédaction du Figaro A gefi Luxembourg remercie de cette collaboration exceptionnelle l’in­ fluente revue Politique Interna­ tionale créée et dirigée par Patrick WAJSMAN. Politique Internationale est la plus influente publication consacrée aux questions internationales depuis près d’un demisiècle et qu’elle publie sur tous les Grands de la scène internationale. Dans le sillon de chaque personnalité politique, on cherche un héritage, une filiation, un courant. Le nouveau premier ministre britannique n’échappe pas à cette tentative de classification. Mais l’étagère où le ranger est incertaine et sa fa­ mille politique apparaît métissée. Andy Burnham serait un peu le fils naturel de Tony Blair et de Je­ remy Corbyn, la synthèse entre le NewLabour et une gauche travailliste plus interventionniste. Po­ sitionné plus à gauche que son prédécesseur Keir Starmer, tout en étant loin d’être aussi « rouge » que Corbyn. Luimême se définit comme un « so­ cialiste probusiness ». Parce qu’Andy Burnham s’est peu dévoilé— il n’a pas eu à faire campagne mais a bénéficié d’un putsch éclair —, ses débuts sont scrutés avec at­ tention. Dans sa première intervention devant la Chambre des communes, lors de la rentrée parle­ mentaire du 1 er septembre, le nouveau premier ministre a déploré le « déclin » du royaume. Si Burnham a le sentiment d’être à sa place, celle dont il rêvait depuis trois décennies, il estime que « la GrandeBretagne n’est pas là où elle devrait être ». Il pointe deux coupables : Margaret That­ cher et le Brexit. « Depuis les années 1980, ce pays a pris une série de mauvaises directions : le pou­ voir politique a été centralisé, le pouvoir écono­ mique privatisé, le pays désindustrialisé. Puis s’est ajouté le Brexit », a dit le nouveau locataire de Downing Street. Mais, à l’inverse de son infortuné prédécesseur, Andy Burnham se garde de trop de noirceur. À son arrivée aux affaires, deux ans plus tôt, Keir Starmer n’avait promis que sang et larmes. Certes, son constat sur l’état du RoyaumeUni était lucide et son discours peu suspect de démagogie. Mais son insistance à déplorer l’état dans lequel les conservateurs avaient laissé le pays, au lieu de proposer une vision, avait fini par démoraliser les Britanniques et les milieux économiques. Tout semblait plombé, ardu, voué à l’échec. Les efforts ultérieurs visant à corriger ce sombre narratif fu­ rent vains. Andy Burnham, lui, a évité cet écueil pessimiste. Il est possible de redonner de « l’es­ poir » aux gens, martèletil. Pour donner le ton, dans le sillage de son intro­ nisation en juillet, Burnham a entrepris une pé­ régrination estivale à travers le territoire national. Bien meilleur communicant que Starmer, il a lancé une grande « tournée d’écoute » ( listening tour ), destinée à reprendre contact avec un élec­ torat dont le Labour s’est éloigné. « Ce moisci, je sors de Westminster et je viens dans vos villes. Pas pour les photos, mais parce que je veux en­ tendre directement les gens dans leurs commu­ nautés », atil écrit dans une tribune avant de prendre la route. À l’envi, l’homme du Nord dé­ nonce la fracture entre Londres et le reste du pays. Westminster serait, pour les Britanniques, le symbole d’un pouvoir lointain et déconnecté de leurs réalités quotidiennes. Il entend casser cette distance. Omniprésent sur les réseaux so­ ciaux, en particulier TikTok, il a cultivé avec dé­ contraction son image de chef proche du terrain, buvant une pinte au pub avec ses ministres ou jouant de la guitare avec des soldats ukrainiens à Kiev. Ses détracteurs voient là de la « com », voire un populisme facile. Lui prétend instaurer une autre façon de faire de la politique. L’homme du Nord Pour crédibiliser son discours, Burnham joue de son ancrage dans la « vraie Angleterre ». Long­ temps député, il a quitté Westminster il y a près de dix ans pour devenir maire du Grand Man­ chester. Depuis, il administrait la deuxième ville d’Angleterre et sa région : 2,8millions d’habitants. De cette expérience de terrain, l’homme de 56 ans entend tirer sa légitimité. Ses proches s’évertuent à pointer quemême s’il fut ministre à plusieurs re­ prises, il ne fait pas partie de ces élites londo­ niennes « horssol ». Et que, lorsqu’il évoque les préoccupations des Britanniques, il sait de quoi il parle. En 2016, année du référendumsur le Brexit, il déplorait déjà que le Labour soit « en train de se déconnecter du Nord » de l’Angleterre. Andy Burnham est un enfant de ces régions au passé industriel et minier. Né dans une petite ville nichée au nord de Liverpool, ce fils d’un techni­ cien des télécommunications et d’une réception­ niste médicale a fréquenté un lycée catholique avant d’étudier à Cambridge. Un passage par une fabrique des élites anglaises. On aime raconter qu’il a rejoint le Labour à l’âge de 14 ans, « conscientisé » par la grande grève des mineurs de 19841985 qu’avait cassée le gouvernement conservateur de Margaret Thatcher. Il travaille d’abord pour desmissions parlementaires, sur des sujets aussi divers que le service de santé public (NHS) ou le football. Puis, il est conseiller du mi­ nistre de la Culture. Il entre réellement en politique en 2001, quand il est élu député de Leigh, aux portes deManchester. Il rejoint ensuite le gouvernement de Tony Blair, puis celui de Gordon Brown. Il est successivement soussecrétaire d’État à l’Intérieur, secrétaire en chef au Trésor ( Chief Secretary to the Treasury ), mi­ nistre de la Culture puis de la Santé. À ce dernier poste, il s’oppose à toute nouvelle privatisation des services duNHS, alors que certaines fonctions ont été ouvertes à la concurrence et aux prestataires privés. Quand les conservateurs renvoient le La­ bour dans l’opposition, il occupe divers postes dans le « cabinet fantôme » travailliste. Le laboratoire mancunien En 2017, il démissionne de son poste de député pour briguer lamairie duGrandManchester, qu’il remporte. Il est ensuite réélu en 2021 et en 2024, chaque fois largement. Il gère plutôt bien l’an­ cienne capitale mondiale du coton qui, après un long déclin postindustriel, connaît ces dernières années une croissance économique deux fois plus forte que la moyenne nationale. Il gagne son sur­ nom de « Roi du Nord » avec la crise du Covid, après s’être battu pour obtenir davantage de fonds afin de soutenir les entreprises et les employés de la région. Il aime tellement son fief qu’il s’est fait tatouer sur le bras une abeille ouvrière, symbole de Manchester. De cette expérience dans la métropole du nord, Burnham a tiré une doctrine. Le « Manchesté­ risme » entend combiner une économie dyna­ mique avec davantage d’intervention publique. Et donner plus de pouvoir aux autorités locales, plu­ tôt que tout soit décidé depuis Westminster et Londres. Il s’agit notamment de reprendre le contrôle de certains services essentiels. Il brandit en exemple l’amélioration des transports publics de Manchester, avec l’intégration des bus, tram­ ways et trains dans un système de transport local contrôlé à l’échelle régionale, le « Bee Network » (réseau des abeilles). De lamêmemanière, l’inves­ tissement public doit être utilisé pour stimuler la croissance. Les efforts dans les transports, le loge­ ment, les infrastructures et la réindustrialisation créeront une économie plus productive dans les régions, plutôt que de concentrer toujours plus d’activité à Londres. Même s’il prône un rôle accru de l’État, Burnham se revendique favorable aux entreprises — le fameux « socialisme probusi­ ness ». Il veut redonner du pouvoir et apporter de la croissance « dans chaque code postal » du pays. Manchester est un laboratoire de ce qu’il veut faire à l’échelle nationale. Reconquérir les classes populaires Positionné plus à gauche que Starmer, après avoir pourtant été étiqueté « blairiste », Burnhamamar­ telé durant sa campagne pour l’élection partielle qui lui a ouvert les portes de Westminster que chaque vote en sa faveur était « un vote pour chan­ ger le Labour ». Il a promis de ramener le parti « résolument du côté des classes populaires ». Au début de l’année, il avait décrit au Guardian « les quatre cavaliers de l’Apocalypse britannique : dé­ régulation, privatisation, austérité et Brexit ». Dès son arrivée à Downing Street, pour donner corps à sa promesse, il a annoncé une série deme­ sures visant à « remettre de l’argent dans les poches des gens ». Parmi cellesci, la suppression de la TVAsur l’électricité domestique ou le plafon­ nement des billets de bus à 2 livres. Pas de quoi ré­ volutionner la condition des Britanniques, mais une manière d’occuper le terrain. D’autres déci­ sions, comme l’accélération d’un programme de 10 milliards de livres de logements à bas coût, ne feront sentir leurs effets qu’à plus long terme. Il en­ visage aussi une reprise progressive du contrôle public de l’eau, de l’énergie et des transports. S’at­ taquer à la crise du coût de la vie est l’un de ses principaux défis. Il se fait l’avocat d’un véritable patriotisme industriel, notamment dans les sec­ teurs clés. Et entend que les entreprises britan­ niques soient lesmieux placées pour remporter les marchés publics. Audelà, le nouveau premier ministre affirme viser plus vaste et plus loin. Quand il promet « les changements les plus profonds de ces quarante dernières années », il a en tête son grand projet de décentralisation. Il veut en effet entreprendre « le plus important rééquilibrage des pouvoirs que le pays ait jamais connu ». Son motto est la « crois­ sance par la décentralisation ». Le « Roi duNord » est persuadé que la stagnation économique du RoyaumeUni vient du fait que le pays est « l’un des plus centralisés au monde ». Sous le contrôle excessif deWestminster etWhitehall (le Parlement britannique et lesministères, symboles du pouvoir londonien), le système ne travaillerait pas pour les classes populaires. La centralisation du pouvoir enAngleterre est de­ puis longtemps sujet de débats. De fait, elle est plus importante que dans nombre d’autres pays européens. L’Écosse, le Pays de Galles et l’Irlande du Nord sont dotés de parlements régionaux, mais pas l’Angleterre, où vivent plus de quatre Britanniques sur cinq. Lesmunicipalités ne dispo­ sent que de pouvoirs relativement limités : nom­ bre de décisions concernant l’éducation, la santé, les transports ou la fiscalité nationale relèvent du gouvernement et du Parlement à Londres. En outre, le Trésor impose des règles d’évaluation économique des investissements publics. Il subor­ donne ainsi souvent le financement des projets lo­ caux à la démonstration d’un bon rapport coûtbénéfice. Cette politique est critiquée par ceux qui estiment qu’elle avantage les zones déjà prospères, où les investissements peuvent être plus rentables que dans les régions défavorisées. Sur le plan politique, le discours de Burnham fait indéniablement mouche dans les régions « lais­ sées pour compte », où les électeurs sont de plus en plus nombreux à se tourner vers le parti de Nigel Farage, Reform UK. L’ambition de remé­ dier à un problème structurel est louable. Mais s’agitil d’une solution miracle au combat de longue date du pays pour accroître sa producti­ vité ? Ce « localisme radical », comme l’appelle le Financial Times , suffiratil à sortir le pays de sa longue période de stagnation économique ? On peut en douter. L’annonce d’un « N° 10 North » (le « 10 Downing Street du Nord ») suscite un certain scepticisme chez ceux qui voient là un coup de communica­ tion sans grande substance. Burnham veut trans­ férer à Manchester une partie des services de Downing Street, afin de coordonner cette grande entreprise de « dévolution des pouvoirs ». Le risque est de tomber dans une simple réédition des tentatives infructueuses de précédents gou­ vernements visant à « rééquilibrer » les économies régionales. Nombre d’observateurs notent ainsi une ressemblance troublante avec le programme « Levelling up » de l’ancien premier ministre conservateur Boris Johnson. Quoi qu’il en soit, une telle « révolution » est une affaire de long terme et l’économie britannique a besoin d’un coup de fouet urgent. Sur ce registre, la vision d’Andy Burnhamreste largement une in­ connue. Avant de passer le perron de Downing Street, il s’affichait enclin à accroître les dépenses. Mais il se heurte désormais au mur des réalités et le Trésor s’évertue à calmer ses ardeurs. John Healey et le réalisme économique Pour rassurer et se rassurer, Burnham a nommé comme chancelier de l’Échiquier un vieux bris­ card du Labour, John Healey. Les deux hommes se connaissent bien. En évoquant son voisin à Downing Street — il occupe le N°11 —, le nou­ veau ministre des Finances ne lui donne pas le titre de « premier ministre » mais dit simplement « Burnham », preuve d’une longue familiarité. Ils ont siégé ensemble au sein du gouvernement de Tony Blair il y a plus de vingt ans, nouant des liens d’amitié. La nomination de Healey a surpris tout le monde, tant le ToutLondres politique et la presse bruissaient d’autres noms. L’homme a pourtant déjà une solide expérience dans le do­ maine. En 1999, il avait été l’assistant duministre de l’Économie et des Finances de Gordon Brown, avant d’occuper de hauts postes au Trésor entre 2002 et 2008. Toujours pour rassurer le secteur fi­ nancier, Andy Burnham a demandé à trois éco­ nomistes reconnus de plancher sur son programme : l’ancien économiste en chef de la Banque d’AngleterreAndy Haldane ; l’ancien di­ recteur de l’Office for Budget Responsibility (OBR, l’organisme chargé d’analyser la politique économique gouvernementale) RichardHughes ; et un ancien de Goldman Sachs, Jim O’Neill. Dans son premier grand discours, début septem­ bre, le nouveau chancelier de l’Échiquier s’est en­ gagé à faire à nouveau de son pays une «GrandeBretagne de croissance » ( make Great Bri­ tain « growth Britain » again ). Mais il est resté assez vague sur les moyens qu’il entend mettre en œuvre pour y arriver. Il s’est surtout évertué à ras­ surer les marchés. Alors que le secteur privé re­ doute que les projets de Burnham coûtent cher au pays, John Healey a insisté sur « la nécessité de maîtriser les dépenses publiques ».Àtel point que certains observateurs ont ironisé sur ce plaidoyer pour une « stricte discipline fiscale » qui aurait pu sortir de la bouche de laministre des Finances sor­ tante, Rachel Reeves. Clairement, l’heure n’est pas à la révolution et John Healey s’inscrit dans la continuité. Il a ainsi assuré que le Parti travailliste respecterait les « engage­ ments très fermes, très clairs et très précis » pris dans son programme de 2024. Le Labour a promis de ne pas augmenter l’impôt sur le revenu, les co­ tisations sociales ni la TVA. Mais, qu’il s’agisse de logements sociaux, de la reprise enmain publique des services essentiels ou de réductions d’impôts pour les plus démunis, les projets de Burnhamris­ quent d’alourdir les dépenses. De nombreux ac­ teurs du monde des affaires et de la finance se préparent donc à subir ce qu’ils redoutent : une hausse de la fiscalité, destinée à combler un déficit budgétaire creusé par ces projets comme par la hausse des coûts d’emprunt sur le marché de la dette, les plus élevés du G7. Pressé sur le sujet, John Healey a refusé d’exclure de nouvelles hausses d’impôts sans spéculer sur lesquels. L’im­ pôt sur le revenu étant a priori exclu, il pourrait s’agir de taxes sur les banques, les plusvalues, les compagnies pétrolières, les successions, les ma­ chines de jeux d’argent… La marge de manœuvre de l’exécutif est étroite et ces augmentations semblent inévitables. Burnham a d’ailleurs pointé qu’il existait « une certaine marge demanœuvre » dans le programme du La­ bour. Il devra aussi s’attaquer à la flambée des dé­ penses sociales, mais sans sabrer trop sévèrement. Starmer avait déclenché une révolte au sein de l’aile gauche du parti en voulant réduire les allo­ cations destinées aux retraités et aux personnes handicapées. Ironiquement, John Healey se trouve luimême dans une position politiquement délicate : en juin dernier, il avait démissionné avec fracas de son poste deministre de laDéfense au sein du gouver­ nement Starmer. Healey accusait l’ancien premier ministre demettre endanger le pays en sousfinan­ çant les armées. Il n’avait pas réussi à convaincre le Trésor de consacrer 3 % du PIB à la défense d’ici à 2030. La chancelière de l’époque, Rachel Reeves, déjà évoquée, avait objecté que cela alourdirait les dépensesmilitaires d’environ 10milliards de livres par an à l’horizon 2030. C’est Healey qui se re­ trouve désormais dans cette difficile position d’ar­ bitre. Il a promis de présenter l’année prochaine une « feuille de route » pour atteindre l’objectif de l’OTANconsistant à consacrer 3,5%duPIB à la dé­ fense d’ici à 2035. Mais de nombreux députés tra­ vaillistes se demandent où il va bien trouver les fonds nécessaires. Le chemin s’annonce étroit et pé­ rilleux. L’heure de vérité sonnera au moment du dévoilement du budget, fin octobre. Suite en page de droite Andy Burnham à l’épreuve du pouvoir

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