Agefi Luxembourg - juin 2026
AGEFI Luxembourg 16 Juin 2026 Économie & Banques Par JeanPierre SCHAEKEN WILLEMAERS, Directeur de Recherche, Institut Thomas More Q uels que soient lesmodes de produc tiond’électricité adoptés, ils dépen dent tous de l’énergie et, pour nombre d’entre eux, demétaux et/oude terres rares pour la fabricationde leurs gé nérateurs. Les énergies dont il est questionpeuvent être naturelles (vent, soleil, hydraulique ou géo thermie) ou fossiles (charbon, li gnite, gaz ounucléaire), mais toutes sont disponibles enquantités limi tées, à l’exceptionde la géothermie et dunucléaire, dans lamesure expli quée dans ce papier. Commençons par analyser les énergies électriques à partir d’énergies naturelles et concentronsnous sur cellesquisontdeloinlesplusutilisées:leventetleso leil, pour les éoliennes et les panneaux photovol taïques. Les matériaux les plus critiques pour la construction du système de production d’électricité renouvelable intermittente sont principalement les terres rares pour lesmoteurs des éoliennes et lesmé taux rarespour les semiconducteurs (essentielsdans lastructuredelapuceetlesappareilsélectroniquesfi naux) des panneaux photovoltaïques. Les terres rares regroupent 17 éléments dont 15 lan thanides[1] (nombre atomique de 57 à 71) auquel s’ajoutentlescandiumetl’ytrium.Ellespossèdentdes propriétés physiques et chimiques exceptionnelles, dont un magnétisme très puissant chez trois d’entre elles.Ainsi,lenéodymeetledysporiumsontdescom posantsessentiels del’aimantpermanentconstituant lerotordelagénératriced’uneéolienneservantàcréer un champ magnétique qui permet de convertir le mouvement mécanique de rotation en électricité). Le cériumsous forme d’oxyde, joue un rôle crucial dans lespanneauxphotovoltaïques,principalementen as surant la durabilité du verre de couverture et en ab sorbant les rayons nocifs. Les métaux rares sont tout aussi indispensables à la construction d’éoliennes et de panneaux photovol taïquesetàleurssystèmesdeproductiond’électricité. Malheureusement, seulement quelques pays dispo sent de gisements contenant des matériaux, viables économiquement. En outre, leur extraction est extrê mementcoûteuse.Ilenvademêmepourleraffinage, qui consiste à séparer les éléments de terres rares des autresmatériaux. LaChinedomine lemarchéde cesminerais avecune productionannuellerelativementfaible,maisdispose de réserves de 44 millions de tonnes métriques et contrôle presque toute la capacité de raffinage mon diale. Elle est suivie par les ÉtatsUnis qui dépendent euxaussi delaChinepourleraffinage,dumoinsac tuellement.Unetellesuprématiedevraitinciterlesdé mocraties à développer rapidement des capacités de raffinage domestiques, à réduire leur consommation etàconcluredesaccordsavecplusieurspays,dontles réservesplusfaiblesetlescapacitésdeproductionplus limitées les rendent propices aux négociations. Bien entendu,commetouslesmatériauxissusdelacroûte terrestre, leurs réserves sont limitées, tandis que leur consommationne fait qu’augmenter. Lesmétaux rares Outre les terres rares, lesmétaux rares sont indispen sables à la fabrication des éoliennes et des panneaux photovoltaïques,ainsiqu’aubonfonctionne ment d’un système électrique renouvelable intermittent. Ils incluent essentiellement le lithium (réserves mondiales importantes, mais consommation en augmentation), composantdesbatteries,lecobalt,letitane,le tantale,leniobium,lerhénium,legalliumet l’indiumet même le cuivre à l’avenir si le renouvelable intermittent continue de se déployer. Une pénurie de ce dernier n’est pas exclue si le déploiement im portant des réseaux élec triquesperdure.Ilseraittrop long de passer en revue toutes les applications de ces matériaux exception nels. Aussi nous nous limiterons auseulcobaltetunàautrematériau,lecuivre,pasen corequalifié rare,mais qui pourrait pourtant ledeve nir si les exigences de la politique énergétique verte devaient se prolonger. Le cobalt est un sousproduit du nickel ou du cuivre avecuneforteconcentrationenRépubliqueduCongo (plus de 70 %). Sa rareté provient surtout de la diffi culté d’extraction, de la concentration géographique, des enjeux politiques et de l’explosion de la de mande . Lecobaltestutilisédanslesalliagespourfa briquer des aimants puissants essentiels aux générateurs des éoliennes à entraînement direct, no tammentenmer.Ilenvademêmepourdessystèmes destockagedegrandecapacitéenmerdestinésàpal lier l’intermittenceduvent. Les alliagesde cobalt sont testés pour protéger les bords des éoliennes contre l’érosionet lapluie. Il constitue également uncompo santmajeurdelacathodedesbatterieslithiumionuti lisées pour stocker l’électricité produite par les panneauxafinde compenser l’intermittenceduvent. Il permet d’augmenter la densité énergétique, la sta bilité thermique et la durée de vie de ces batteries. Selon le US Geological Association, cinq pays possè dentplusdelamoitiédesréservesmondialesconnues decuivreen2025 :leChili,l’Australie,lePérou,laRé publique démocratique du Congo et la Russie, ces deuxdeniers à parts égales. LeChili est largement en tête de ce classement et en est le premier producteur mondial.L’AustralieetlePérouviennentendeuxième et troisièmeplace. Lademandemondialede cemétal augmenteconsidérablementenraisondudéveloppe ment des énergies renouvelables intermittentes, de l’électrification croissante et du numérique, qui a pé nétré toutes les activités humaines, au point que sa production pourrait difficilement satisfaire la de mande, ce qui ferait du cuivre unmétal rare. On constate de ce qui précède que le système élec triquevertrendcertainspaysougroupesdepaysqui l’adoptent sérieusement, voire exagérément, dépen dantsd’importationsdecesmatériauxindispensables, ce qui les affaiblit considérablement. La consomma tionglobaledecombustiblesfossilesreprésenteencore 80%del’énergieprimairemondialeen2025.Lacrois sanceéconomiquemondialeainsiquecelledel’indus trialisation,particulièrementdanslespaysémergents, nécessite des ressources énergétiques bon marché et constamment disponibles. Des pays tels que laChine et l’Inde dépendent large mentducharbonpoursoutenirleurpolitiquedecrois sance, et ce, malgré leurs investissements dans les énergiesrenouvelables.Selonle3rdSolarEnergySto rage de 2026, les estimations actuelles suggèrent que lesréservesdecharbonpourraientdurerbienaudelà de100ans,laChineconsommantplusdelamoitiéde la productionmondiale. Le charbon connaît une consommation croissante au niveau mondial grâce à son prix avantageux, à son abondance, à la facilité de son stockage ainsi qu’à la sécurité d’approvisionnement, et cemalgré un reflux dans la plupart des pays occidentaux, Les projets de nouvelles mines de charbon, extensions et réouver tures, qui en incluent plus de 850 visent une mise en service étalée sur les prochaines années, une grande partie étant prévue pour la période 20252030 (les ca pacités de production en cours de développement à l’échellemondiale s’élèvent à 2,27milliards de tonnes par an, dont lamoitié enChine). La consommation totale mondiale de charbon a at teint 8,85 milliards de tonnes, dont 4,95 milliards en Chineet1,03milliardsenInde.L’addictionaucharbon des pays qui en consomment ne fait que se renforcer danslecadredelacriserésultantdublocusdudétroit d’Ormuz cequi est denature àaugmenter l’importa tion de ce combustible bon marché. Même l’Alle magne envisage de redémarrer des centrales au charbonmises en réserve. Quantaugaz, autauxdeconsommationactuel,leurs réserves connues devraient avoir une durée de vie d’environ 50 à 60 ans, les plus importantes se situant en Russie, en Iran ainsi qu’au Qatar et, dans une moindre mesure (moins de la moitié), aux USA(ré serves conventionnelles et non conventionnelles) et au Turkménistan. Grâce aux découvertes de gise mentsdegazderochemèreprincipalementauTexas, enLouisiane,Pennsylvanie,Virginie,OhioetauNou veauMexique (en tout 70%de la productionde gaz américain), les ÉtatsUnis sont devenus le premier producteur de gaz suivi par la Russie. Lesvolumesdesgisementsdanslespaysprécitésres tent relativement stables aufil du temps, car de nou velles réserves sont régulièrement découvertes et les techniquesd’extractions’améliorent,lesgazderoche mèreoffrant desperspectives alléchantes, tandis que d’autres gisements s’épuisent. Selon Connaissance des Énergies , en2025, la consom mationmondialedegaz s’est élevée à 4 286milliards de m 3 , soit environ 0,8 % de plus qu’en 2024 (4 251 Gm 3 ). Une faiblehausse, enparticulier après la forte croissance de 2024 (+ 2,8%par rapport à 2023), que l’AIE (Agence internationale de l’énergie) attribue à « la combinaison d’une activité industrielle plus faible et de prix spot duGNL relativement élevés au cours du pre mier semestre ». Laconsommationdegazdanslemondepourraitcroî tre en 20262027, principalement en raison de la né cessité de remplacer le gaz russe en Europe et de la plus grande disponibilité du GNL (gaz liquéfié), no tammentgrâceauxÉtatsUnis.L’augmentationdel’of fre de GNL (qui atteindrait 7 % en 2026) devrait entraîner une baisse des prix du gaz. Toutefois, cette hausse dépendra fortement des tensions géopoli tiques (notamment auMoyenOrient) et des besoins énergétiquesélevésliésàlanumérisation,notamment danslesdatacenters.L’énergierenouvelableintermit tentenedevrait jouer qu’un rôle secondaire en raison du coût global élevé des systèmes électriques verts. Le nucléaire, dans le cadre de sa relance dans le monde et enparticulier au seinde l’UE, est confronté aux mêmes interrogations que celles qui sont soule vées par les autres types de production d’électricité : les réserves de combustible et le recours auxmétaux et terres rares, mais de manière beaucoup moins in quiétante. La fabrication des réacteurs nucléaires consommenettementmoinsdemétauxcritiquesque celledessystèmeséoliensetphotovoltaïques(équipe ments et infrastructures). Le zirconium , métal indispensable au gainage des barresd’uraniumenraisondesatrèsfaibleabsorption de neutrons, est allié à une faible dose de niobium (terrerare)afind’améliorerlarésistanceàlacorrosion. D’autre part, dunickel, unpeude cobalt (métal rare), et de titane (métal rare) et du tungstène sont utilisés danslesaciersspéciauxdesgénérateursdevapeur,de mêmequedepetitesquantitésdegadoliniumsetrou vent au centre des barres de contrôle. Les principaux pays producteurs de combustible nucléaire, à savoir le Kazakhstan, le Canada, l’Australie, laNamibie, la Russie et leNiger, sont des exportateursmondiaux.LeKazakhstanestlepremier pays producteurmondial (43%) suivi par le Canada (15%) et laNamibie (12%). Les réserves d’uranium les plus importantes sont situéesenAustralie(28à29%),auKazakhstan(12%) et auCanada (8 à 9%). La Russie ne représente que 5%, mais ellemaîtrise l’enrichissement viaRosatom. Selon l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique), les réserves prouvées d’uranium sont suffisantes pour 90 à 100 ans au rythme de la consommation actuelle. L’Europe dispose, enmatière de raffinage, des outils appropriés,quoiqueinsuffisants,grâceàOranoàTri castin (la France possède, en outre, d’importants stocksd’uraniumpauvrequipeuventêtreenrichisen cas de besoin, représentant 7 à 8 ans de consomma tion) et au consortiumcomprenant le RoyaumeUni, l’Allemagne et les PaysBas. Il faut rappeler que les réacteurs de quatrième génération consommeront beaucoup moins de combustible grâce au recyclage des résidus nucléaires. Vu la priorité que les États accordent à la défense de leurs propres intérêts, seraitil inconvenant que le Conseil européen négocie un arrêt de la guerre en Ukraine par le biais d’accords commerciaux avec la Russie ? Conscientdelaproximitégéographiquedecetteder nière et de ses richesses énergétiques et minérales (entre autres, métaux et terres rares), l’UE qui en est largementdépourvue,pourraitelleconcevoirdesac cordscommerciauxavecleprésidentPoutine,bienen tendu, précédés de la signature d’un traité de paix entre les belligérants russes et ukrainiens. Il est évident qu’une telle équation ne se résout pas sansconcessionsdepartetd’autre :touteslesparties, agresseursetvictimesdecetteguerreainsiquelesmé diateurs,devraients’engageràassurerl’indépendance d’une Ukraine politiquement neutre. Ceci implique rait des garanties militaires, notamment le déploie ment de troupes européennes (avec le soutien des Américains ?) le longde la frontière sudde l’Ukraine. La cession de la Crimée et de certains territoires de l’Est en serait la contrepartie exigée par les Russes. La concrétisationdepareillesdispositionsnepermet traitellepaslamiseenvigueurdescontratscommer ciaux précités, qui profiteraient aux Européens ainsi qu’à l’Ukraine, par la reprise de leurs exportations de denrées alimentaires et d’engrais et par la remise en service de leurs pipelines assurant le transit de com bustibles russes vers l’Europe ? [1] 15 lanthanides : lanthane, cérium, praséodyme, néodyme, prométhium, samarium, europium, gadolinium, terbium, dys prosium, holmium, erbium, thulium, ytterbium, lutécium ainsi quedeuxautresterresrares :scandiumetyttrium. Article publié une première fois le 22 mai 2026 dans Science, climat et énergie (SCE) Énergie abondante, métaux et terres rares, les incontournables des systèmes électriques L e directeur de l’Agence inter nationale de l’énergie (AIE), FatihBirol, a effectué une visite officielle auLuxembourg le 8 juin 2026, à l’occasionde la présen tationdu rapport « Energy Policy Review» consacré aupays. Ce rapport a été remis au ministre de l’Économie, des PME, de l’Énergie et du Tourisme, Lex Delles, lors d’une rencontre à Luxembourg. L’évaluation intervient dans le cadre des examens réguliers réalisés par l’AIE sur les politiques énergétiques de ses États membres. L’AIE souligne dans son ana lyse les progrès importants réalisés par le Luxembourg dans la modernisation de son système énergétique et la réduc tiondes émissions de gaz à effet de serre. Le ministre Lex Delles a remercié l’agence pour cet exercice d’évaluation, conduit tous les cinq ans, qui permet de dresser un bilan indépendant de la poli tique énergétique nationale. Lors de la semaine de mission, les experts de l’AIE ont rencontré différents acteurs du secteur afin d’alimenter leur analyse. Le précédent rapport, publié en 2019, avaitnotammentrecommandélamiseen place d’un instrument de tarification du carbone, la simplification des aides à la transition énergétique et l’élaboration de scénarios pour atteindre les objectifs en matièred’énergies renouvelables à l’hori zon2030.Unegrandepartiedecesrecom mandations a depuis étémise enœuvre. Le ministre a souligné que les récents développements géopolitiques, notam ment auMoyenOrient, rappellent l’im portance stratégiquedes énergies renou velables pour la sécurité énergétique à long terme. Il a insisté sur la nécessité de poursuivre la trajectoire d’électrification du pays et de renforcer la résilience du système énergétique national. Le rap port de l’AIE est présenté comme un outil clé pour orienter les prochaines étapes de cette transition. Rencontres officielles auplus haut niveau En marge de sa visite, Fatih Birol a été reçu par le GrandDuc au palais grand ducal pour un échange consacré aux enjeux énergétiques nationaux et inter nationaux, notamment la sécurité d’ap provisionnement et la transitionvers des systèmes plus durables. Il a également rencontréNadiaCalviño, présidente de la Banque européenne d’investissement (BEI), afin d’évoquer les perspectives de financement de la transition énergétique en Europe. Source : ministère de l’Économie L’AIE salue les progrès du Luxembourg dans sa transition énergétique (de g. à dr.) Fatih Birol, directeur de lʹAIE ; S.A.R. le GrandDuc ©MaisonduGrandDuc
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Nzk5MDI=