Agefi Luxembourg - octobre 2026
AGEFI Luxembourg 14 Octobre 2026 Économie & Banques Par Alexis BIENVENU, Gérant, LFDE L e PIB mondial progresse depuis des décennies. Mais le monde s’enrichitil pour autant ? Le PIB mesure un flux annuel de pro duction, non l’évolution exhaus tive du patrimoine planétaire. Il comptabilise les biens et les services créés, sans déduire pleinement l’épuisement des ressources ni la dégra dation des écosystèmes. Pour apprécier l’enrichissement véritable, il faut donc élargir le bilan. La richesse d’une société ne repose pas seulement sur son capital produit, ses infrastructures et ses équipements. Elle comprend également son capital humain, notamment la santé et les com pétences, et son capital naturel, formé par les res sources, les écosystèmes et les services qu’ils ren dent. Sous cet angle, le diagnostic est nette ment moins favorable. Selon The Economics of Biodiversity , rapport publié (1) pour le Trésor britannique, le capital produit par habitant a doublé dans le monde entre 1992 et 2014 et le capital humain a progressé d’en viron 13%. Mais dans le même temps, le capital naturel par habitant a reculé de près de 40%. Cette dépréciation contribue à for mer ce que l’on peut qualifier de passif environnemental implicite : un ensemble de dégradations, de risques et de coûts futurs encore absents des comptes. Pour infléchir cette évolution, les États ont adopté en 2022 le cadre mondial de KunmingMontréal, qui fixe 23 cibles de protection, de restaura tion et de financement de la biodiversité. La COP17 sur la diversité biologique, organisée à Erevan en octobre 2026, dressera le premier bilan collectif de leur mise en œuvre. La question financière y sera centrale, le cadre vise à mobili ser au moins 200 milliards de dollars par an d’ici 2030, toutes sources confondues. Cependant une autre dynamique, plus discrète mais potentiellement plus profonde, pourrait se dessiner : le processus engagé par les COP bio diversité peut favoriser l’entrée progressive de la nature dans l’appréciation de la richesse natio nale. Pour mesurer les résultats de Kunming Montréal, les États doivent en effet produire des données régulières sur leurs écosystèmes, en s’appuyant notamment sur le Système de comp tabilité économique et environnementale des Nations unies, le SEEA. Cette exigence devrait inciter les instituts statistiques à développer des comptes environnementaux plus réguliers et plus robustes. La transformation d’une zone humide en ensem ble immobilier pourrait alors être évaluée non seulement à travers la valeur des bâtiments construits mais aussi au regard de la perte de capacité de stockage de l’eau, de protection contre les crues et de biodiversité. La COP17 ne révolutionnera pas la comptabilité mondiale. Mais en favorisant le développement de comptes environnementaux complémen taires, elle pourrait contribuer à combler l’un de ses principaux angles morts. À terme, la prospé rité ne devrait plus être évaluée au regard des actifs économiques créés et du patrimoine natu rel transmis. Savoir si le monde s’enrichit néces sairement lorsque le PIB augmente devrait alors recevoir un début de réponse. Cette nouvelle conception de la richesse trans forme déjà la gestion d’actifs. ÀLa Financière de l’Échiquier, certains fonds n’analysent pas seu lement les entreprises à l’aune de leur perfor mance financière, mais aussi de leur contribu tion aux Objectifs de développement durable des Nations unies. Echiquier Positive Impact Europe incarne cette ambition : rechercher la performance en inves tissant dans des entreprises contribuant à préser ver ou à enrichir le patrimoine collectif. 1) En 2021 par l’économiste ParthaDasgupta Sommes-nous vraiment plus riches ? Par JeanPierre SCHAEKENWILLEMAERS D isposer d’une énergie abon dante, bonmarché et continue est un objectif largement par tagé. La fusion nucléaire permetelle de l’atteindre ? Les recherches et développements en cours nous offrentils les clés pour atteindre cet aboutis sement sans conséquences délétères ? Avant de tenter de répondre à ces interro gations, il importe de s’at tarder sur les fondements de cette technologie. L’hydrogène, dont le noyau contient un proton (chargé positivement), est à l’origine de cette source d’énergie. Plus précisément, les recherches se concentrent sur la réaction entre deux isotopes de cet élément, le deutérium et le tritium, dont les noyaux comportent un proton pour les deux, un neutron pour le premier et deux neutrons pour le second. La réaction entre ces deux isotopes produit un atome d’hélium, un neutron et une très grande quantité d’énergie, selon l’équation : ²₁H+ ³₁H� ⁴₂He + ¹₀n + 17,6MeV oùMeV représente l’énergie dégagée enmégaélectronvolt. La sommedesmassesde l’hélium(2protons, 4neu trons) et du neutron est légèrement inférieure à la sommedesmassesde cesdeux isotopes. Cettediffé rence est entièrement convertie en énergie selon la formule d’Einstein : E = mc², « c » étant la vitesse de la lumière, soit 299 792 km/s. En fait, il existe deux technologies de fusion : l’une estmagnétique et l’au treinertielle.Cettedernièreestaustaded’expérimen tation. Elle repose sur la compression, pardes lasers, de petites sphères d’un diamètre inférieur à 1 milli mètre, contenant du deutérium et du tritium en quantités égales. Elle dégage plus d’énergie qu’elle n’en consomme, mais elle est actuellement très loin du stade de développement des technologies ma gnétiques. Aussi, le reste de ce papier est consacré à la fusionmagnétique. Actuellement, le développement de la fusion ma gnétique, subventionnéparEuratom, recourt àdeux types de réacteurs : le tokamak, une enceinte en formed’anneauqui utiliseun fort courant électrique interne au plasma pour le stabiliser, et le stellarator, qui utilise un arrangement complexe d’aimants ex ternes pour créer un champ hélicoïdal sans courant dans le plasma. Une différence essentielle entre les deux réacteurs est que le Tokamak fonctionne en mode pulsé, tandis que le stellarator est conçu pour fonctionner en continu. La fusion nucléaire garantit l’indépendance énergé tique.Ellenenécessitequedudeutérium,quipeutêtre extrait de l’eau de mer (les océans couvrant environ 70 % de la surface terrestre), et du tritium, produit à partir de lithium, qui, à l’avenir, pourrait provenir de batteries de voitures électriques. La réaction génère une énergie considérable sans déchets radioactifs de longue durée de vie. La paroi métallique du réacteur subitinévitablementuneirradiationindirectedueàla présence de neutrons de 3,5 MeV. Le laboratoire DONESIFMIF(enconstructionauxenvironsdeGre nade, en Espagne) s’emploie à découvrir des maté riaux capables de résister à cette dernière. Ces deux technologies sont, entre autres, confron tées à deux défis majeurs : le confinement du plasma et lemaintiend’une température très élevée au sein de celuici. Le Tokamak Pour relever ces deuxdéfis, le Tokamak recourt à deux champs magnétiques (toroïdal et poloï dal), dont les axes (directions dans lesquelles s’exercent les forcesmagnétiques) sont perpendi culaires. Le champ toroïdal a un axe hori zontal.Lesbobinesmagnétiquestoroïdales sont disposées autour du tore (l’enceinte en forme d’anneauoù le plasma est confiné). Le champ poloïdal est produit par un champ magnétique circulaire engendré par un courant électrique intense (plu sieurs milliers d’ampères) circulant dans leplasma(luimêmeinduitenfaisantva rier l’intensitédu courant électriquedans le solénoïde ou l’électroaimant central, créant ainsi un flux magnétique variable). Le solé noïde est enquelque sorte leprimaired’un transfor mateur tandis que le plasma en est le secondaire. L’action conjuguée des champs toroïdal et poloïdal génère le champhélicoïdal (en forme de spirale) qui empêche le plasma à très haute température de tou cher la paroi du réacteur. Letrèsgrandcourantélectriqueinduitdansleplasma —de l’ordre de quelquesmillions d’ampères— joue un double rôle. Il contribue d’abord à transformer le gaz en plasma en arrachant les électrons aux atomes, puis chauffe le plasma par effet Joule, comme le fait uncourantquichauffelarésistanced’unappareilélec trique.Maiscettepremièreétapenesuffitpasàattein dre les températures nécessaires à la fusion, qui doivent être d’environ 150 millions de degrés. Il faut donc recourir à des systèmes de chauffage supplé mentaires, notamment en envoyant des ondes élec tromagnétiques dans le plasma ou en y injectant des particules accélérées à très haute énergie. Le tokamak présente quelques désavantages. Il fonctionne en mode pulsé. Le mode pulsé ne pose pasdeproblèmepour lesmachines expérimentales. En revanche, il ne convient pas à la production d’électricitépar fusionnucléaire, le réseauélectrique ayant besoin d’une production continue. En outre, les cycles répétés dedilatationet de refroidissement fragilisent les parois du réacteur. D’autre part, il présente des risques de disruption brusque. Lorsqu’elle survient, le plasma devient in stable et sedéforme, entraînant unedégradationdu champ magnétique et, partant, une possibilité de perte de confinement avec les dégâts qui en résulte raient. De plus, la perturbation entraîne l’accéléra tion des électrons à des vitesses proches de celle de la lumière, ce qui présente un risque de dommages supplémentaires pour la paroi. Le stellarator Lapremièreétapeconsisteàinjecterdanslestellarator unmélangededeux isotopesde l’hydrogène, ledeu térium et le tritium. Ce gaz est ensuite chauffé à des températuresextrêmementélevéesgrâceàunrayon nement très puissant (plusieurs mégawatts), dont la fréquencesesituedanslagammedescentainesdegi gahertz. Produit à l’extérieurduréacteur, ce rayonne ment transfère son énergie au gaz jusqu’à le transformer enplasma : unétat de lamatièredans le quel les électrons se sont séparés des noyaux des atomes. Leplasma ainsi créédoit ensuite être chauffé davantagepouratteindrelestempératuresnécessaires à la fusion, de l’ordre de 150millions de degrés. Le stellarator diffère essentiellement du tokamakpar la façon dont il assure le confinement du plasma, et doncdesionspositifsdedeutériumetdetritium,ainsi que des électrons, sans recourir à un courant dans le plasma. Il est constitué de bobines magnétiques aux formes complexes entourant le tore du réacteur. Ces enroulementstordusetasymétriques,commelemon tre la figure cidessous, forcent le champmagnétique à se torsader, ce qui empêche les ions et les électrons, par vrillage hélicoïdal, demigrer vers la paroi entou rant le plasma. Ces formes complexes ne sont pas choisies auhasard : elles résultent d’uneoptimisation mathématiquetrèspoussée,réaliséegrâceauxsuper calculateurs les plus puissants aumonde. Pour assurer une performance suffisante, les bobi nages doivent opposer au courant électrique une ré sistance aussi faible que possible. Les bobines supraconductrices doivent être constituées de maté riaux (très chers) tels que le niobiumtitane (NbTi) pour les applications courantes ou le Niobiumétain (NbSn) pour les champs magnétiques élevés. Les in génieursallemandsdel’InstitutMaxPlanckàGreifs wald, ont surmonté cette difficulté dans la machine Wendelstein7Xquiaétéinauguréeparlachancelière Merkel en 2016. C’est un système complexe de bobines qui génère le champmagnétique hélicoïdal nécessaire à la stabilité duplasma.Ainsi,lestellaratorn’apasbesoindutrans formateurrequisdansletokamak.Lestellaratorfonc tionneencontinuetoffreuneplusgrandestabilitédu plasma : l’absence de courant de forte intensité circu lantdansleplasma(contrairementautokamak)évite les instabilitésmajeuresprécitées, notamment lesdis ruptions brutales. Le coût initial des bobines constitueunobstacle,mais lasouverainetéénergétique(fonctionnementcontinu) et la stabilité apportée par la supraconductivité font dustellaratorunevoieprometteuseetpotentiellement économique sur l’ensemble du cycle de vie. Les défis précités, en particulier les instabilités destructives et les perturbations, peuvent être atténués, voire sur montés grâce à l’intelligence artificielle.Ainsi, celleci est enmesure de contrôler la forme et la position du plasma, dont l’instabilité provoque les graves pertur bations précitées. Lerecoursau deeplearning (unalgorithmequis’autoa mélioreetapprendparessaiseterreurs,requérantune trèsgrandequantitédedonnéespourfonctionnercor rectement) rend possible l’ajustement des déforma tions du plasma à l’échelle de la milliseconde, ce qui est cohérent avec la vitesse d’évolution de la plupart des instabilités. C’est précisément ce qu’a réalisé le Swiss Plasma Center (SPC), un laboratoire de pointe de l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL),avecsonpropreréacteurexpérimental,leTCV (tokamak à configuration variable, unique par sa ca pacitéàmodifieretoptimiserlaformeduplasma),en collaborationavecDeepMind(Google):lecontrôleet le confinement d’un plasma instable avec une préci sioninégalée.L’algorithmead’abordétéentraînédans un environnement virtuel fondé sur la physique du plasma, avant d’être déployé et testé avec succès sur le tokamakde Lausanne. Une autre application est celle des jumeaux numé riques, des répliques informatiques d’un système réel, alimentée en continu par des données expéri mentales, reproduisant l’évolution d’un plasma. Ceuxci, assistés par l’IA, permettent d’accélérer des simulations de plasma complètes pour des usages plus prospectifs, par exemple l’optimisationde l’ar chitecture d’un réacteur. L’IAest aussi utilisée pour combler les écarts entre théorie et réalité. C’est ce qui apermis, fin 2022, au centre de recherche public américain NIF situé au sein du Lawrence Liver moreNational Laboratory (LLNL) d’atteindre pour la première fois un rendement de fusion supérieur à l’énergie consommée. En fait, leNIF utilise lamé thode de confinement inertiel, qui consiste à concentrer simultanément 192 faisceaux laser ultra puissants sur uneminuscule capsule contenant du deutériumet du tritium, ce qui déclenche la fusion. Lamaîtrisedelafusionnucléaireàcoûtacceptableest d’autantplusincontournablepourassurerledévelop pement explosif des nouvelles technologies extrême ment énergivores qu’elle permet une production d’électricité abondante et continue, sans problème d’approvisionnementencombustible,nerequérantni métaux ni terres rares, et sans effet nuisible pour l’homme et l’environnement. Des moyens financiers considérables sont essentielspour atteindre cet objec tif. La Chine a déjà investi 13milliards de dollars de puis 2023 dans la recherche et l’équipement. Sonobjectif est de construireun réacteur dedémons tration d’ici à 2035 et d’être en mesure d’assurer une exploitationcommercialeen2050.LesÉtatsUnissont ils capables d’exploiter leur réacteur de fusion avant la Chine ? Leur avantage réside dans un écosystème privéparticulièrementdynamique.Cesdernièresan nées, un grand nombre de jeunes entreprises se sont lancées dans des recherches sur la fusion nucléaire. Elles sont souvent issuesd’universités engagéesdans ce type de projet, telles que leMIT et Princeton. En octobre dernier,Wright et son département Éner gieontpubliéunrapport:«FusionScienceandTech nologyRoadmap». Cette feuillede route, compilée à partirdescontributionsdeplusde600chercheurs,in génieurs et industriels, consigne la stratégie améri caine visant à achever le développement de la fusion et à mettre en service des centrales au cours des 10 prochaines années. Cerapportsignalequelesentreprisesaméricainesont déjà reçu plus de 9milliards de dollars de capitalin vestissement.DesentreprisescommeCFS(Common wealthFusionSystems),encollaborationavecleMIT, développent le réacteur SPARC, visant à démontrer un gain net d’énergie d’ici 2027. De nombreux cher cheurs en fusion restent toutefois sceptiques quant à la possibilité d’atteindre cet objectif dans ce délai. Si CFSyparvenait,ceseraitnéanmoinsuneavancéema jeure pour la recherche sur la fusion. En janvier 2026, CFS a terminé la production d’ai mants à haute température de 20 Tesla, réduisant considérablement la taille et le coût des réacteurs to kamak et en améliorant leur viabilité commerciale. Malgré toutes ces avancées importantes, il faudra en coredenombreusesdécenniesavantdepouvoirpro duire de l’électricité abondante et bon marché par fusion nucléaire. En effet, le véritable défi consiste à maintenir leplasmaàune températured’environ150 millions de degrés de manière stable et pendant une durée suffisamment longue. En 2023, le JET a obtenuun résultat remarquable : en seulement six secondes, il a produit par fusion une quantitéd’énergiepresqueéquivalenteàcellefournie pour chauffer le plasma. Cette énergie correspond à peuprèsàlaconsommationélectriquede200ordina teurs pendant une heure. Ces résultats sont très en courageants, mais ils restent encore éloignés de l’objectif final : produire durablement beaucoup plus d’énergiequenécessairepourfairefonctionnerleréac teur. Le stellarator n’a pas encore atteint, à ce jour, de performances comparables. La prochaine étape majeure sera notamment ITER, qui vise à produire environdix fois plus d’énergie de fusion que l’énergie de chauffage injectée dans le plasma.Maismême si cet objectif est atteint, unautre défiresteraàrelever:rendrelesfutursréacteurssuffi sammentfiablesetéconomiquespourquel’électricité produite par la fusion soit compétitive. Le défi existe aussi pour la production de tritium (à partir de li thium). Seratil possible d’en fabriquer en quantités suffisantes à un prix commercial acceptable ? Parmi les autres problèmes à résoudre, citons lesmatériaux résistants auxflux intenses de neutrons, qui, dépour vus de charges électriques, ne sont pas arrêtés par les champsmagnétiques. L’électricité par fusion nucléaire, à quelle échéance ?
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