Agefi Luxembourg - juillet août 2026
AGEFI Luxembourg 12 Juillet / Août 2026 Économie Entretien avec JoséMaría AZNAR*. Cet entretien a été réalisé par Matthieu de TAILLAC** A gefi Luxembourg remercie de cette collaboration exception nelle l’influente revue Politique Internationale créée et dirigée par Patrick WAJSMAN. Politique Internationale est la plus in fluente publication consacrée aux questions internationales depuis près d’un demisiè cle et qu’elle publie sur tous les Grands de la scène inter nationale. Après huit ans et deux mandats à la tête du gouvernement espagnol entre 1996 et 2004, le dirigeant du Parti populaire (PP, droite) José Maria Aznar quitte le pouvoir, re nonçant à se représenter aux élections géné rales tenues cette annéelà. Le Parti socialiste, avec à sa tête José Luis Zapatero, arrive alors au pouvoir et y demeure jusqu’en 2011. M. Aznar laisse Mariano Rajoy, le successeur qu’il a désigné, reconquérir patiemment le pou voir, ce qui se produit en 2011 et se prolongera jusqu’en 2018. Il participe à des meetings pour soutenir les candidats de sa formation et donne son opinion, parfois discordante, sur les grandes orientations du PP. Depuis le retour des socialistes au pouvoir en 2018 (Pedro Sánchez), M. Aznar continue d’exercer son influence pour que le Parti populaire connaisse le succès aux prochaines élections générales, devant se tenir au plus tard en juillet 2027. Dans son bureau madrilène à michemin entre le musée du Prado et le parc du Retiro, il conserve, en images, la trace des événements et des rencontres qu’il continue de juger déter minants. Avec, au mur de sa bibliothèque, les portraits complices des grands de ce monde qui sont, le plus souvent, ses meilleurs amis politiques, comme George W. Bush et Tony Blair, dont il a également fait encadrer deux let tres manuscrites qui datent du soutien espa gnol à la guerre menée par les ÉtatsUnis en Irak. « Merci de votre leadership, de votre cou rage et de votre vision », lui écrit notamment le président américain. Un peu plus bas, un montage artisanal, presque kitsch, le place dans la continuité de trois dirigeants internationaux : Ronald Rea gan, Margaret Thatcher et le pape JeanPaul II. Et plus loin, à droite, une photo qui rappelle le célébrissime cliché d’Iwo Jima montre des sol dats espagnols déployer le drapeau rouge et jaune sur l’îlot Perejil. C’était en 2002, un épi sode de fermeté nationale face à ce que l’Es pagne avait perçu comme une provocation marocaine (1) . Avant Aznar, la droite était trop désunie et trop mal défranquisée pour séduire une majorité d’Espagnols. Après lui, et après la chute en 2018 de Mariano Rajoy, l’explosion du système bipartisan que dominaient le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et le PP complique durablement la reconquête du pouvoir par la droite… et, même, l’exercice concret du gou vernement par quelque parti que ce soit, contraint de tisser des alliances improbables dans un Parlement éclaté. Il y a bien un homme qui parvient à gouverner l’Espagne depuis huit ans malgré cette confi guration parlementaire endiablée : le socialiste Pedro Sánchez. Mais ses adversaires, dont Aznar se montre dans notre entretien l’un des plus farouches, préfèrent dire qu’il occupe le pouvoir plutôt qu’il ne l’exerce. Chacun jugera. Le dernier budget adopté par le parlement re monte à 2023. Le gouvernement a vu plusieurs de ses projets de loi les plus emblématiques, comme celui sur le logement, rejetés par le Congrès des députés. Faute de majorité structurée, l’exécutif adopte par décrets tout ce qu’il est constitutionnelle ment possible d’adopter, comme la récente ré gularisation de quelque 500 000 migrants sans papiers. Car la seule majorité possible aujourd’hui est celle qui a chassé Rajoy du pouvoir : un PSOE amaigri, une gauche radicale divisée en deux formations, Podemos (le parti jusqu’aubou tiste qui refuse désormais de participer au gou vernement) et Sumar (une coalition rivale de Podemos qui accepte de partager les responsa bilités avec le PSOE), et des formations régio nales catalanes, basques et galiciennes, dont certaines sont indépendantistes (ERC et Junts en Catalogne, Bildu au Pays basque), d’autres plus pragmatiques (PNV au Pays basque, BNG en Galice). Certaines sont de gauche (ERC, Bildu et BNG), d’autres de droite (Junts et PNV). En face, c’est le président du PP, Alberto Núñez Feijóo, qui dirige l’oppo sition. Sa limite est la même : celle de l’arithmétique parlementaire. Les ten sions territoriales l’empêchent de déposer une motion de censure qui ait la moindre chance d’aboutir. S’il veut se rapprocher de Vox, le parti nationaliste et populiste d’extrême droite, il s’inter dit automatiquement d’engranger les voix de Junts et du PNV, qui ne peuvent voter aucun texte avec un parti qui défend la recentralisation de l’Espagne. Aznar, lui, a sorti les mains du cambouis de la petite politique partisane. À la tête de la fonda tion FAES, qui nourrit la droite de ses idées sans épouser aucune formation, il nous dit « voyager beaucoup, expliquer beaucoup, es sayer de comprendre les choses du monde pour aider les gens à les comprendre eux mêmes ». En avant, donc, pour une heure d’ex plications. Mathieu de Taillac — Tous les Espagnols se souviennent comment, dans l’opposition, vous aviez adressé au président du gouvernement votre célèbre discours dans lequel vous lui demandiez de partir : « Váyase, señor González ! » (« Allezvousen, Monsieur González ! ») (2) . C’était en 1994 ; deux ans plus tard, vous arri viez au pouvoir. Le contexte actuel estil simi laire ? L’opposition devraitelle dire aujourd’hui : « Allezvousen, monsieur Sánchez ! » ? Reconnaissezvous dans la poli tique de 2026 des éléments de 1994 ? José María Aznar — C’est bien pire au jourd’hui. M. de T. — En quoi ? J. M. A. — Le changement fondamental de la politique espagnole se produit lorsque la gauche se transforme en une gauche populiste radicale qui remet en cause la Transition (3) et, par conséquent, remet en cause la Constitution. L’étape suivante, c’est la coalition avec les forces qui veulent détruire le pays : les sépara tistes (4) et d’anciens terroristes (5) . Avec ces deux étapes, on revient à un schéma de division et de guerre civile (6) . Ce que la Transition avait surmonté revient s’installer dans la politique espagnole. M. de T. — Àquoi faitesvous référence quand vous parlez de transformer la Constitution ? J. M. A. — Ils veulent remplacer le système constitutionnel par une confédération de répu bliques en Espagne. Ils ne reconnaissent pas la Transition lorsqu’ils adoptent la loi sur la mé moire démocratique (7) , et ils ne respectent pas l’esprit de la Constitution avec la loi d’amnistie accordée aux putschistes de 2017 (8) . Tout cela remet en cause le système constitutionnel es pagnol. Et c’est ce qui nous distingue des an nées 1990, quelles qu’aient été les divergences politiques de l’époque. M. de T. — Qui veut changer la Constitution ? La gauche radicale et les indépendantistes, ou aussi le Parti socialiste ? J. M. A. — Le Parti socialiste n’est plus le parti des années 1990. Le Parti socialiste, c’est le parti de Sánchez. Et ce n’est plus un parti, c’est une secte. Une secte d’adeptes d’un populiste. Il est très difficile pour un pays de fonctionner nor malement quand son gouvernement se livre à ceux qui veulent le détruire ! Ils veulent empê cher que le centre droit revienne au pouvoir en Espagne. Et pour y parvenir, ils s’allient aux sé paratistes et aux anciens terroristes. Alors ils remettent en cause la Constitution, ils remettent en cause la Transition, ils remettent en cause l’État de droit, ils remettent en cause les juges (9) , ils remettent en cause absolument tout. Tout est acceptable à condition qu’il n’y ait pas d’alternance au pouvoir. C’est précisé ment ce qui caractérise les régimes populistes et les démocraties illibérales. M. de T. — Je vous interrogeais sur la corrup tion mais, à vous entendre, on dirait que vous la considérez presque comme un épiphéno mène produit par la dégradation de la démo cratie espagnole… J. M. A. — La corruption est l’expression du fait qu’un groupe de délinquants s’est emparé du gouvernement et du pouvoir en Espagne. Ils ont pris le pouvoir et ont étendu la corrup tion autant qu’ils ont pu. La corruption est ré parable, si l’on peut dire, mais ce qui m’in quiète bien davantage, c’est le dommage institutionnel infligé au pays. Les dommages politiques, les dommages institutionnels et les crises politiques ont des issues bien plus diffi ciles. Les prochaines élections en Espagne se ront des élections constituantes. Certes, on ne les appellera pas ainsi, mais si cette coalition gouvernementale avait la possibilité de sortir des urnes avec une majorité, cela signifierait la fin de la monarchie parlementaire (10) , la fin de la Constitution, la reconnaissance de la plura lité nationale de l’Espagne (11) et la création d’une confédération de républiques. À l’inverse, si le Parti populaire, le centre droit, l’emporte, il restera le pilier constitutionnel dans un espace de centralité politique pour af fronter l’avenir du pays et tenter de réparer les dommages institutionnels en cours. Les pro chaines élections seront donc, sans aucun doute, les plus importantes, les plus décisives depuis cinquante ans. M. de T. — Qui appelezvous délinquants ? Tous les membres du gouvernement ? J. M. A. — Tous ceux qui sont mis en examen, disons « présumés délinquants ». Mais rien de tout cela n’aurait été possible sans que le chef du gouvernement ne le tolère. C’était son pre mier cercle. Sa femme (12) , son frère (13) , ses hommes de confiance au gouvernement (14) , ses hommes de confiance au Parti socialiste (15) . Et c’est lui qui devrait en répondre. M. de T. — Les gouvernants font parfois de mauvais choix lorsqu’il s’agit de désigner telles ou telles personnes à des postes de responsabi lité. Les affaires de corruption existent malheu reusement dans beaucoup de partis et de pays. Quelle est la spécificité du cas espagnol ? J. M. A. —Ce groupe a été constitué pour s’em parer du pouvoir et devenir une bande préda trice. Voilà la différence. C’est le sens même du populisme radical de gauche. Comme il n’y a pas de limites, pas de règles, pas de respect des lois ni des usages parlementaires, peu importe qu’il y ait un budget ou non (16) , peu importe que le procureur général de l’État soit condamné pour délinquance ou non (17) . M. de T. — Parmi les nombreuses affaires ju diciaires, il en est une plus spectaculaire que les autres : celle de l’ancien chef du gouverne ment José Luis Zapatero (18) . Certains, peutêtre plus indulgents envers Zapatero, plaident pour une meilleure réglementation du statut d’ancien chef du gouvernement. Estimezvous une telle réforme nécessaire ? J. M. A. — Je ne crois pas que ce soit un pro blème de réglementation mais, plutôt, de pra tique politique. Comme toujours en Europe et dans beaucoup de pays, on a tendance à dire : « Il faut surréguler. » Non, il ne faut pas sur réguler, il faut se comporter selon les normes habituelles et dans le respect de la loi. M. de T. — Comment définiriezvous Pedro Sánchez ? Quel est son moteur ? Lui reconnais sezvous au moins une qualité ? J. M. A. —C’est un populiste radical de gauche dont la seule ambition est d’être au pouvoir. Le pouvoir est le principe et la fin de toute son ac tion. Et à cela il sacrifie absolument tout. Je crois que c’est le dirigeant le plus néfaste que l’Espagne ait connu depuis de nombreuses dé cennies. Non, je ne veux lui reconnaître aucune qualité, car le mal qu’il fait à l’Espagne l’em porte sur tout le reste. M. de T. — Comment voyezvous le rôle de l’opposition face à ce gouvernement qui, comme vous le rappelez, n’a pas fait adopter de budget depuis trois ans ? Estelle suffisam ment active ? J. M. A. — Je crois que l’opposition va gagner les prochaines élections. Mais audelà de cette victoire attendue, il est très important qu’une large majorité d’Espagnols veuille retrouver un espace de centralité, rejette les extrêmes de droite comme de gauche, et se rassemble au tour du Parti populaire qui reste le grand pilier constitutionnel en Espagne. Cette large majo rité devra engendrer un gouvernement très fort, très sérieux, très énergique. Vous conviendrez, à cet égard, que la situation sera très différente si le PP a 170 sièges et Vox 30, ou si le PP en a 140 et Vox 60. Et, troisième ment, il faut un projet de redressement du pays très clair : redressement de la nation, de l’État, des institutions, ainsi qu’un retour au respect de la loi et des principes démocratiques fonda mentaux, qui ont été très abîmés sous les man dats socialistes. Le projet présenté doit être à la hauteur d’une attente qui est véritablement historique pour le pays, existentielle. Ce ne peut pas être un pro gramme administratif de gestion des affaires courantes. M. de T. — Au vu de la situation telle que vous la décrivez, le pays et l’opposition peuventils attendre jusqu’aux élections, prévues au plus tard en juillet 2027 ? J. M. A. — La politique est un long exercice de patience. Nous ferons preuve de patience, ce qui ne veut pas dire d’immobilisme. Si vous me demandez si une motion de censure est envisa geable (19) , même si on en parle beaucoup en ce moment, je n’y crois pas. Cela n’arrivera pas. M. de T. — Quand Junts propose de parler avec le PP, en Belgique (20) , estce du bluff ? J. M. A. — Ce que veulent les séparatistes ca talans, ce que veut Bildu, ce que veulent les an ciens terroristes, ce n’est pas la gouvernabilité de l’Espagne, c’est la disparition de l’Espagne. Si un gouvernement est leur allié — comme c’est le cas du gouvernement Sanchez à l’égard de Junts —, ils n’auront aucun intérêt à ce qu’il cesse de l’être. M. de T. — Qu’estce qui manque au chef de l’opposition, Alberto Núñez Feijóo, pour deve nir chef du gouvernement ? La patience dont vous parliez ? J. M. A. — Il ne lui manque que le temps qui nous sépare des prochaines élections. Il a toutes les qualités pour être un excellent chef du gouvernement. M. de T. — Vous avez évoqué le rapport de forces avec Vox. Depuis que Vox s’est impliqué dans les institutions, la définition de la relation entre le Parti populaire et Vox n’a pas été sim ple. Jusqu’il y a peu, la direction du PP ne dé finissait pas de stratégie et affichait l’ambition de gouverner sans eux. Aujourd’hui, Vox sou tient le PP dans plusieurs régions et on entend une formule plus réaliste : « Les chiffres sont ce qu’ils sont. » Si vous étiez au pouvoir, com ment définiriezvous la relation avec eux ? Peuton partager une partie du programme avec Vox tout en fixant des limites à ce rappro chement, et éviter que l’électeur ne préfère l’original à la copie ? J. M. A. — Ce qui est souhaitable, comme je vous l’ai dit, c’est une majorité large, très large, du PP. Nous pourrons ainsi avoir un gouver nement solide, avec une majorité parlemen taire, capable d’agir et d’être soutenu par cette large majorité de citoyens. Vox, à l’origine, était une scission du Parti populaire (21) , mais c’est désormais davantage que cela. Vox est un parti qui veut remplacer le Parti populaire, comme tous les partis qui naissent à la droite d’un parti de centre droit. C’est sa vocation et il continuera dans cette voie. C’est pourquoi, si le résultat des prochaines élections est moins favorable que souhaité pour le PP, la tentation de Vox ne sera pas de s’enga ger dans le gouvernement mais probablement de laisser le PP seul et d’essayer de provoquer des élections à court terme pour le remplacer. Ce qui, à mon sens, aggraverait encore la crise du pays, en faisant du populisme de gauche et du populisme de droite des alliés objectifs. M. de T. — En ce moment, le PP en Espagne semble se porter bien mieux que la plupart des partis de droite classique dans le reste de l’Eu rope… J. M. A. —C’est le seul grand parti traditionnel et constitutionnel qui subsiste au centre de l’échiquier politique, avec la CDU allemande. Tous les autres partis ont disparu ou sont en voie de disparition, y compris les conserva teurs et les travaillistes britanniques. C’est un grand avantage pour le Parti populaire, mais aussi pour l’Espagne. Et il faut en tirer parti. M. de T. — Vox a introduit dans le débat natio nal le terme de « priorité nationale », concept directement calqué sur l’un des thèmesclés du Rassemblement national français…Le PP peut il et doitil intégrer ce concept, le redéfinir à sa façon dans le cadre constitutionnel, ou s’en dis tancier autant que possible ? J. M. A. — Il faudrait d’abord qu’on m’explique ce que cela signifie exactement ! En tant que li béral, je suis partisan de défendre l’idée que nous sommes tous égaux devant la loi. C’est la priorité fondamentale, et c’est le bon fonde ment des bonnes démocraties, du bon fonc tionnement des institutions et de la liberté. Suite en page de droite Pourquoi le sort de l’Espagne se jouera en 2027
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